Fertilité des sols au Nord-Bénin : de l’agriculture cotonnière productiviste à l’agroécologie traditionnelle

Publié le 16 juillet 2026
par Noémie Bollecker (AgroParisTech – FARM) et Thibaut Soyez (FARM)
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Le secteur agricole est un pilier de l’économie béninoise, générant 70 % de l’emploi et 23 % du PIB. Toutefois, les crises économiques et politiques ont ravivé les enjeux de souveraineté alimentaire alors que la demande nationale s’accroît et que les terres agricoles se raréfient. Parallèlement, l’épuisement rapide des ressources forestières, de la biodiversité et des ressources en eau, renforce la nécessité de renouveler efficacement la fertilité des sols pour atteindre les objectifs de sécurité alimentaire. Dans le cadre d’un partenariat avec l’Agence française de développement, Noémie Bollecker, stagiaire à la Fondation FARM, a conduit une étude sur la zone cotonnière Nord-Bénin, faisant le bilan sur la fertilité des sols et mettant en avant des recommandations pour accompagner les producteurs dans la gestion durable des terres.

© Issouf Sanogo/AFP

Les fondements du renouvellement de la fertilité des sols au Bénin

Avant les profondes transformations agraires mises en œuvre au cours de la colonisation, la fertilité des sols du Nord-Bénin reposait sur une combinaison de pratiques agricoles traditionnelles, qui permettait son renouvellement efficace et durable. On pouvait alors observer une mosaïque de champs cultivés en cultures associées, certains en bordure de fleuves, d’autres parcelles en jachères longues et des pâturages communautaires. L’agriculture sur brûlis, qui consiste à défricher des champs temporaires dans les forêts en coupant et en brûlant la végétation naturelle, en plantant des cultures pendant une courte période, puis en laissant ces champs retourner à la forêt, constituait une des pratiques très utilisées permettant le renouvellement de la fertilité des sols.

La diversité des cultures du système de production (sorgho, mil, niébé, igname) assurait la sécurité alimentaire tout en maintenant un équilibre dans le prélèvement des nutriments du sol. Grâce à la restitution des résidus de culture[1] une partie de la matière organique et des éléments chimiques était retournée au sol. Les parcelles situées en bordure de fleuve bénéficiaient de dépôts réguliers d’alluvions fertiles, contribuant au renouvellement naturel de la fertilité. La jachère longue, pouvant atteindre 30 ans, permettait de restaurer la fertilité chimique et biologique des sols, dans un système reposant sur l’équilibre entre périodes de culture et de repos du sol, caractérisé par une faible densité de population. La fertilité des sols était également soutenue par une forte complémentarité entre agriculture et élevage : le bétail fertilisait les terres cultivées via les contrats de parcage entre agriculteurs et éleveurs.

Cette combinaison de pratiques agricoles, propre au contexte précolonial, assurait un renouvellement durable des composantes chimiques, physiques et biologiques de la fertilité des sols. Cependant, plusieurs bouleversements majeurs viendront fragiliser cet équilibre auparavant stable.

Les moteurs de la dégradation de la fertilité des sols

Quatre principaux facteurs ont transformé les systèmes agricoles au Bénin entraînant des conséquences majeures sur les sols et leur fertilité.

  • Des trajectoires agricoles verrouillées par le développement de la culture du coton

L’introduction de la culture du coton au XIXᵉ siècle par les colons européens a profondément modifié les systèmes agricoles traditionnels. Sous la contrainte de l’impôt de capitation, un impôt de l’Etat colonial français appliqué uniformément à chaque individu, indépendamment de ses revenus, et à la faveur de politiques incitatives visant à développer les cultures d’exportation, les paysans ont été forcés à étendre leurs surfaces cultivées, au détriment des périodes de jachère. La filière coton, structurée autour d’une logique d’exportation, s’impose dès lors comme un levier majeur de l’économie nationale. Cette orientation a entraîné, après l’indépendance du Bénin, une intensification des pratiques agricoles, centrée sur la production cotonnière. Elle s’est faite au détriment d’autres cultures et de leur rotation, avec des effets durables sur les dynamiques d’usage des sols et sur les équilibres agroécologiques. Cela a entraîné une surexploitation des ressources pédologiques réduisant le temps de jachère. Cette orientation vers une agriculture intensive a rompu la dynamique entre restitution et prélèvement des éléments minéraux et de la matière organique dans les sols. Elle s’est opérée au détriment des assolements traditionnels. Cette intensification a été rendue techniquement possible par les engrais minéraux, la simplification des itinéraires techniques et la petite motorisation.

  • Des contraintes économiques qui pèsent sur les producteurs

Toutefois, des crises économiques, des réformes structurelles et des chocs climatiques sont venues déstabiliser le modèle agricole du pays : sécheresses des années 1970, politiques d’ajustement structurel imposées par les institutions financières internationales favorisant une libéralisation des marchés[2], crise de l’endettement, dévaluation du Franc CFA, puis, plus tard, la crise économique de 2008, la pandémie de COVID-19 et la guerre russo-ukrainienne. Ces événements ont fortement perturbé l’économie béninoise, réduisant le soutien au secteur agricole. Les derniers événements ont par exemple entraîné une hausse des prix des engrais et une disponibilité inégale selon les revenus des exploitations. Aujourd’hui encore, ces contraintes limitent la capacité des producteurs à maintenir la fertilité des sols par un apport suffisant d’éléments minéraux.

  • Croissance démographique et pression sur les ressources

La population du Nord-Bénin a connu une croissance démographique importante, multipliée par cinq entre 1960 et 2008, perturbant les systèmes traditionnels de production agricole, notamment le cycle des jachères. Cette croissance démographique a eu pour conséquence une réduction des surfaces agricoles disponibles par habitant. Face à cette pression foncière, les agriculteurs sont contraints d’allonger la durée de mise en culture des parcelles, réduisant ainsi significativement le temps consacré à la jachère, tout en étendant les terres cultivées au détriment des ressources forestières. En conséquence, les fonctions historiquement assurées par la jachère et les zones forestières, telles que la gestion de la fertilité des sols, la conservation de la biodiversité et la production de bois, ne sont plus remplies. Ces carences conduisent à un appauvrissement progressif des sols, une baisse des rendements agricoles et une intensification des phénomènes d’érosion, menaçant la durabilité des systèmes agricoles locaux.

  • Conflits intercommunautaires

L’expansion des surfaces cultivées s’est opérée, dans certaines zones, au détriment des aires de pâturage et des couloirs de transhumance, provoquant d’importants conflits entre les agriculteurs et les éleveurs. Cette dynamique a entraîné une forte diminution des contrats de parcage1, lesquels constituaient pourtant une source essentielle d’apports en matière organique pour la fertilisation des sols.

Ces modifications ont conduit à une dégradation progressive de la fertilité des sols dans la zone cotonnière Nord-Bénin. Cette dégradation et les différents facteurs qui y ont contribué sont résumés sur la frise chrono-systémique ci-dessous.

Le faible renouvellement de la fertilité des sols constitue, aux côtés d’autres facteurs tels que le changement climatique ou la simplification des itinéraires techniques, un élément aggravant de leur dégradation globale. L’action combinée de ces phénomènes accroît la vulnérabilité des sols face aux différentes formes d’érosion (éolienne et hydrique) et contribue ainsi à accélérer le processus de désertification.

Comment se manifeste en 2025 la dégradation des sols ?

  • Plafonnement des rendements

La dégradation de la fertilité des sols dans le Nord-Bénin est aujourd’hui largement documentée et reconnue comme un frein majeur au développement d’une agriculture productive et durable. Elle se caractérise par un appauvrissement progressif en matière organique, en éléments minéraux et une érosion accrue qui est aggravée par le changement climatique. Elle se manifeste par le plafonnement des rendements agricoles notamment dans les zones cotonnières sur les deux dernières décennies (figure ci-dessous).

  • Inefficacité des engrais minéraux

Le plafonnement des rendements en coton s’accompagne paradoxalement d’une intensification de l’usage des engrais minéraux NPK (azote, phosphore, potassium), sur la période 2017 – 2022, presque exclusivement appliqués sur les parcelles de coton (94 % sur la campagne 2019-2020), souvent au détriment des cultures vivrières comme le maïs, igname ou le sorgho. Ces dernières bénéficient de manière ponctuelle des reliquats d’engrais non consommés sur le coton et connaissent une tendance similaires de plafonnement des rendements.

On observe ainsi, depuis 2017, un découplage marqué entre l’évolution des rendements de coton et l’augmentation de l’usage des engrais minéraux. Cette efficacité décroissante s’explique par la dégradation physique, chimique et biologique des sols, accentuée par la réduction de la restitution de la matière organique et la simplification des rotations culturales.

  • Dégradation des bilans nutritifs

Enfin, l’état de dégradation des sols se manifeste également par des bilans minéraux (entrées/sorties d’éléments nutritifs) qui se détériorent (figure ci-dessous). Les exportations de biomasse et d’éléments minéraux tirés des sols ne sont pas compensées par des apports suffisants en NPK. Cela se manifeste par le déstockage progressif des éléments minéraux du sol.

Malgré une volonté apparente de reconstituer les stocks d’éléments minéraux depuis 2017, perceptible à travers la lecture des bilans nutritifs et la hausse des apports en engrais minéraux, les rendements stagnent ou diminuent, ce qui suggère un état avancé de dégradation des sols. Un déficit de matière organique, limitant la rétention et la valorisation des nutriments par les sols, est probablement à l’origine de cette situation. Ce déséquilibre entre apports minéraux et organiques constitue un obstacle majeur à l’efficacité des fertilisations et à la durabilité des systèmes de production. Face à ces constats, restaurer la fertilité des sols apparaît comme une priorité pour répondre à ces problèmes. Plusieurs initiatives ont émergé ces dernières années pour répondre à ce défi. Ces actions visent à restaurer les sols appauvris, à travers des pratiques agricoles plus durables, une meilleure valorisation des ressources organiques et un accompagnement renforcé des producteurs.

Restaurer la fertilité : des initiatives prometteuses face à des défis structurels

Face à ces constats, plusieurs actions locales, nationales et internationales ont vu le jour au Bénin. Parmi elles :

Les pratiques promues par les initiatives précédentes sont compilées au sein de la figure suivante ainsi que les taux d’adoption associés par les agriculteurs.

Cependant, le taux d’adoption des pratiques favorables au renouvellement de la fertilité des sols, demeure globalement faible. Seules certaines pratiques, telles que l’utilisation d’engrais minéraux et organiques, présentent des niveaux d’adoption relativement élevés, respectivement à 51 % et 28 %. En revanche, d’autres pratiques pourtant essentielles, comme le compostage (6 %), la mise en place de jachères améliorées (4 %) ou encore l’agroforesterie (9 %), sont nettement moins adoptées. Cette faible appropriation s’explique principalement par l’existence de freins structurels significatifs :

Vers un nouveau pacte entre sols, paysans et politiques publiques

La dégradation progressive de la fertilité des sols dans le Nord-Bénin, liée à l’intensification agricole, à la réduction des jachères et à la rupture des équilibres agroécologiques traditionnels, appelle une transformation profonde des systèmes de production. Restaurer la fertilité ne peut se limiter à une augmentation des apports minéraux : cela nécessite une approche intégrée, combinant savoirs locaux, innovations techniques et gestion durable des ressources.

Les projets comme TAZCO et ProSol montrent qu’il est possible de promouvoir des pratiques plus résilientes, fondées sur la fertilisation organo-minérale, la diversification des rotations et une meilleure valorisation de la matière organique. Toutefois, leur diffusion reste freinée par des obstacles structurels tels que l’accès limité au crédit, l’insécurité foncière ou le manque de formation.

L’enjeu majeur est donc d’accompagner une transition systémique vers une agriculture durable, capable de restaurer les équilibres biologiques, organiques et chimiques du sol, tout en maintenant des rendements permettant aux producteurs de dégager des revenus suffisants et de répondre aux besoins alimentaires croissants. Cette démarche implique une concertation entre producteurs, politiques publiques et acteurs de la recherche.


[1] Dufumier, M. (2004). Agricultures et paysanneries des Tiers mondes. Karthala. https://doi.org/10.3917/kart.dufu.2004.01.

[2]  Adegbidi, A., Dedehouanou, H., Kpenavoun, S., & Lutz, C. (2003). Dix Ans de Libéralisation du Marché de Mais au Bénin. University of Groningen.

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