Soutien des prix du marché (SPM) : soutenir les agriculteurs sans pénaliser les consommateurs, un équilibre impossible ?
Le Soutien des prix du marché (SPM), canal non budgétaire des soutiens publics agricoles, révèle des arbitrages majeurs. Entre soutien aux producteurs et protection des consommateurs, il dessine un monde agricole profondément inégal, où les prix favorisent certains et taxent les autres.

Après avoir décrypté les dépenses budgétaires dans notre précédent volet, l’Observatoire mondial des soutiens publics à l’agriculture et à l’alimentation se penche sur le second pilier du soutien agricole : le Soutien des prix du marché (SPM). Si les dépenses budgétaires sont la partie émergée de l’iceberg, le SPM en constitue la partie immergée. Moins visible dans les budgets de l’État, il n’en est pas moins déterminant pour le revenu des agriculteurs, la sécurité alimentaire et la compétitivité des filières à travers le monde.
Comprendre les soutiens des prix du marché (SPM)
Avant d’entrer dans les comparaisons internationales, il est essentiel de comprendre ce que mesure réellement le Soutien des prix du marché. Cette notion, souvent technique, éclaire pourtant un pan entier des politiques agricoles qui échappe aux budgets publics. Cette section pose les bases : comment le SPM fonctionne, ce qu’il révèle et pourquoi il est indispensable pour analyser les distorsions de prix.
Contrairement aux dépenses publiques (DPAA) qui sont des décaissements réels de l’Etat, le SPM est une estimation économique de ce que le marché transfère en raison des politiques publiques. Il mesure l’écart entre le prix intérieur perçu par un agriculteur pour sa production et un prix de référence lié au commerce international, ajusté pour être comparable au prix observé sur le marché intérieur. Cet écart n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence directe de politiques publiques : droits de douane, quotas d’importation, prix garantis ou, à l’inverse, taxes à l’exportation et contrôle des prix.
Si les dépenses publiques mesurent l’effort budgétaire des États, le Soutien des prix du marché (SPM) mesure l’impact des politiques commerciales et de régulation sur les prix payés aux producteurs. Il reflète ainsi l’ampleur des distorsions induites par les politiques publiques sur les marchés agricoles domestiques.
L’analyse du SPM est essentielle, car elle met en lumière deux grandes orientations des politiques agricoles. D’un côté, certains pays soutiennent leurs producteurs en maintenant des prix intérieurs élevés. De l’autre, les politiques de prix se traduisent par une taxation implicite de l’agriculture, afin de contenir les prix alimentaires ou de capter des recettes publiques sur les exportations.
Cette diversité se reflète dans la valeur du SPM, qui peut être positive, négative ou proche de zéro. Chacune de ces configurations a des implications distinctes pour les revenus agricoles, l’accès à l’alimentation et la compétitivité internationale :
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- Un SPM positif signifie que le prix intérieur payé au producteur est supérieur au prix de référence lié au commerce international. Il en résulte que les politiques publiques mises en œuvre engendrent un transfert implicite en faveur des producteurs pour les soutenir, comme en Chine sur la viande de porc par exemple. Ce soutien peut stimuler la production nationale et renforcer les revenus agricoles, mais il renchérit aussi le coût pour les consommateurs. Lorsque le SPM est élevé, il peut également alimenter des critiques en matière de protectionnisme et être source de tensions commerciales. Il peut aussi affecter la compétitivité des produits domestiques sur les marchés internationaux.
- Un SPM négatif indique que les prix payés aux agriculteurs pour leur production est inférieur au niveau des prix de référence internationaux. Il s’apparente à une taxation implicite de la production agricole, susceptible de réduire la rentabilité, de décourager l’investissement et, selon les contextes, de réduire l’offre domestique. Cette situation est fréquente lorsque les pouvoirs publics cherchent à maintenir des prix alimentaires bas au bénéfice des consommateurs urbains, comme c’est souvent le cas de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Elle reflète parfois un biais urbain, où la stabilité sociale en ville et le pouvoir d’achat des ménages urbains priment sur la rémunération des producteurs, au prix d’un transfert implicite des campagnes vers les villes et d’un affaiblissement des incitations à produire localement. Lorsque le produit concerné est majoritairement exporté, comme par exemple le soja en Argentine, ce SPM négatif s’apparente à une taxe implicite à l’exportation, susceptible de générer des recettes publiques.
- Un SPM nul ou proche de zéro traduit un alignement des prix intérieurs sur les prix de référence. Producteurs et consommateurs évoluent alors dans un environnement relativement sans distorsion, où les signaux-prix des marchés internationaux se transmettent plus directement.
168 milliards USD de transferts nets : une moyenne mondiale en trompe-l’œil
À l’échelle mondiale, les transferts nets liés au SPM atteignent environ 168 milliards USD, selon les estimations produites par l’Observatoire de FARM, qui mobilise et agrège — sur les trois dernières années disponibles — les données de l’OCDE, de la BID/IDB et du MAFAP.
Cependant, cette moyenne mondiale est trompeuse, car elle résulte de politiques nationales diamétralement opposées, dont les effets peuvent se neutraliser dans l’agrégat. Pour comprendre la réalité des dynamiques à l’œuvre, il faut regarder plus finement la nature et l’ampleur des distorsions (Graphique 1).
La géographie des distorsions : qui soutient et qui taxe ?
Les politiques de prix ne se répartissent pas uniformément dans le monde. Certaines régions soutiennent massivement leurs producteurs, tandis que d’autres taxent implicitement leur agriculture. Cette section dévoile les grands blocs géographiques et les dynamiques qui redessinent aujourd’hui la carte mondiale du soutien des prix agricoles.
Alors que l’Europe et l’Amérique du Nord ont longtemps recouru au SPM comme instrument de soutien, la dynamique mondiale s’est profondément déplacée. Aujourd’hui, l’Asie de l’Est concentre désormais l’essentiel du soutien positif aux prix, avec près de 243 milliards USD — soit plus de 80 % du total mondial. La Chine en est le principal moteur, utilisant massivement le soutien des prix pour sécuriser sa production.
À l’opposé, l’Asie du Sud affiche un SPM négatif massif de -120,2 milliards USD. L’Amérique du Sud enregistre également un solde négatif (-708 millions USD). Dans ces régions, l’agriculture n’est pas subventionnée par les prix, elle est « taxée » implicitement pour soutenir le pouvoir d’achat des consommateurs ou les finances publiques.
Graphique 1 – Soutien des prix du marché par région (moyenne des trois dernières années disponibles, en millions USD).

Au-delà du constat régional, l’analyse désagrégée par pays met en évidence la forte hétérogénéité des politiques de soutiens des prix agricoles à l’échelle mondiale (Graphique 2). Elle révèle non seulement l’ampleur des transferts dans certains pays, mais aussi la diversité des choix politiques associés à ce type de soutien au secteur agricole.
Les champions du soutien aux producteurs
La Chine, avec un SPM estimé à près de 200 milliards USD, domine très largement le classement, traduisant le recours massif à des instruments de soutien aux prix intérieurs, notamment sur plusieurs produits stratégiques tels que le maïs (42,3 milliards USD), la viande porcine (32,6 milliards) ou le riz (24,8 milliards). Elle est suivie par le Japon (24,13 milliards USD) et la Corée du Sud (20,43 milliards USD) qui maintiennent des politiques historiquement protectionnistes sur des produits de base comme le riz (7,7 milliards USD) et le lait (3,15 milliards USD) pour le Japon, ou le riz (4,13 milliards USD) et la viande porcine (3,3 milliards USD) pour la Corée du Sud.
L’Union européenne présente un SPM estimé à 14 milliards USD, traduisant le maintien de mécanismes de soutien aux prix dans certains segments agricoles, bien que ces politiques aient été partiellement réformées dans le cadre de la Politique agricole commune. Les principaux produits concernés sont les viandes de volaille (5,9 milliards USD), les viandes bovines (3,8 milliards USD) et la pomme de terre (1,34 milliard USD).
Les pays qui taxent implicitement leur agriculture
Le cas le plus marquant est celui de l’Inde, avec un SPM fortement négatif (–126,6 milliards USD). Ce chiffre s’explique principalement par des restrictions à l’exportation et par des dispositifs de contrôle des prix sur plusieurs denrées de base , notamment le lait (- 54 milliards), le riz (- 12 milliards) et le blé (- 12 milliards). L’objectif étant de contenir l’inflation alimentaire et de protéger le pouvoir d’achat des consommateurs. Ces mesures maintiennent toutefois les prix agricoles à un niveau artificiellement bas, réduisant les revenus potentiels des producteurs.
Il convient néanmoins de nuancer cette lecture. Les dépenses publiques consacrées à l’agriculture en Inde sont estimées à près de 115 milliards USD, ce qui tend à atténuer, voire à neutraliser, le poids du SPM dans l’appréciation globale du soutien au secteur. Selon les années, l’ampleur du soutien budgétaire peut ainsi compenser partiellement ou totalement l’effet négatif du SPM. Au total, cette configuration suggère une stratégie de soutien « à deux étages » : d’un côté, des politiques de prix visant la stabilité et l’accessibilité alimentaire, et de l’autre, des transferts budgétaires mobilisés pour préserver les revenus agricoles et soutenir la production, sans pour autant renoncer aux objectifs de maîtrise des prix pour les consommateurs.
D’autres pays mobilisent également ce levier, soit pour stabiliser les prix intérieurs, soit pour générer des recettes fiscales, au prix d’un SPM négatif qui pénalise leurs producteurs. C’est le cas de l’Argentine (–8,6 milliards USD) et du Vietnam (–5,4 milliards USD), mais aussi du Zimbabwe et de la Zambie. À la différence de l’Inde, les dépenses publiques y sont toutefois trop faibles pour compenser la perte de revenu potentielle induite par ces politiques, si bien que l’effet net du soutien demeure défavorable aux producteurs.
Enfin, des pays comme l’Australie ou le Paraguay se situent proches de l’équilibre (SPM proche de zéro), signe d’une faible intervention publique et d’une forte ouverture commerciale.
Cette lecture par pays montre que les logiques d’intervention sur les prix agricoles ne se réduisent ni à des clivages régionaux ni au seul niveau de revenu, contrairement à ce que l’on observait dans l’analyse sur les dépenses publiques agricoles. Elles reflètent avant tout des arbitrages politiques, fiscaux et sociaux propres à chaque contexte national, entre objectifs de pouvoir d’achat, stabilisation des revenus agricoles et de recettes fiscales.
Graphique 2 – Soutien des prix du marché par pays (moyenne des trois dernières années disponibles, en millions USD).
Les produits les plus distordus
Les distorsions de prix ne touchent pas tous les produits de la même manière. Certaines filières bénéficient d’un soutien massif, d’autres subissent une taxation implicite. Le graphique 3 présente les dix produits bénéficiant des niveaux de soutien les plus élevés, ainsi que les dix produits les plus fortement soumis à une forme de prélèvement implicite via des prix intérieurs inférieurs aux prix internationaux.
Les grands gagnants du soutien des prix : protéines animales et céréales
Les soutiens positifs totalisent 290 milliards USD et se concentrent massivement sur les protéines animales et les céréales stratégiques. Ces piliers de la sécurité alimentaire représentent près des deux tiers du SPM positif mondial. Les viandes de porc (44,2 milliards USD), de volaille (32,5 milliards USD), de bovins et ovins (27,9 milliards USD), ainsi que les œufs (6,9 milliards USD) pèsent à eux seuls près de 40 % de ce soutien. Le riz (40 milliards USD) et le maïs (38,8 milliards USD) en représentent environ 27 %. Ce soutien vise souvent à stimuler la production nationale et à réduire la dépendance aux importations, notamment dans des pays à forte densité de population, en particulier en Asie. À ces principaux produits s’ajoutent le sucre (15,2 milliards USD), les arachides (7,2 milliards USD), le coton (5 milliards USD) et le colza (4,2 milliards USD).
Lait et cultures d’exportation : des filières structurellement pénalisées par les politiques de prix
À l’inverse, le lait subit la taxation implicite la plus élevée au niveau mondial (–36,9 milliards USD), principalement sous l’effet des politiques mises en œuvre en Inde (–54 milliards USD) pour maintenir l’accessibilité économique des produits laitiers pour la population. Des cultures d’exportation comme la mangue (–11,7 milliards USD), l’huile de palme (–11,4 milliards USD) ou la banane (–8,7 milliards USD) connaissent également des distorsions négatives importantes. Dans certains cas, l’intervention publique revient souvent à capter une partie de la rente liée à l’exportation, au détriment des producteurs.
Graphique 3 – Soutiens des prix de marché positifs et négatifs par produits (moyenne sur les trois dernières années disponibles, en milliards USD).
Sources : calculs auteur à partir des données OCDE, FAO-MAFAP, BID et Consortium AgIncentives

Le SPM révèle une vérité simple : derrière chaque distorsion de prix se joue un choix politique majeur. Soutenir les producteurs, protéger les consommateurs, préserver la compétitivité ou prélever des recettes via la taxation des exportations — aucun pays n’échappe à ces arbitrages, mais tous les assument différemment. Le résultat est un paysage mondial profondément contrasté, où certains systèmes agricoles sont dopés par les prix, tandis que d’autres sont implicitement taxés.
Dans un contexte de volatilité accrue, de tensions géopolitiques et de transition écologique urgente, ces politiques ne pourront plus rester figées. La question n’est plus de savoir si les États doivent repenser leurs instruments de soutien, mais comment les rendre compatibles avec les impératifs de durabilité, de résilience et d’équité.
C’est précisément ce que permettra d’éclairer l’analyse du Soutien total à l’agriculture et à l’alimentation (STAA) : comprendre, au‑delà des chiffres isolés, comment les transferts budgétaires et les distorsions de marché s’additionnent — ou se contredisent — pour façonner l’avenir des systèmes alimentaires. Car la transformation agricole ne se jouera pas seulement dans les champs, mais aussi dans la manière dont les politiques publiques orientent les signaux du marché.
Graphique 4 : Une lecture détaillée du SPM par produits
Sources : calculs auteur à partir des données OCDE, FAO-MAFAP, BID et Consortium AgIncentives

