Il est urgent d'agir collectivement pour transformer les pratiques de protection des cultures
Paris, le 18 février 2026 — À l’occasion de sa 15ème Conférence internationale, la Fondation FARM a appelé à repenser les pratiques de protection des cultures dans le monde. L’enjeu est d’aller vers plus de durabilité tout en atteignant les objectifs de sécurité alimentaire, notamment dans les filières tropicales. Pour concilier productivité et durabilité, les producteurs – au coeur de la transition – doivent être soutenus par leurs filières, les acteurs publics et privés, jusqu’aux consommateurs. Tous ont un rôle clé à jouer : certains sont déjà engagés en ce sens, avec succès.

Les intervenants ont souligné l’indispensable besoin de protéger les cultures contre les maladies et les ravageurs qui affectent les rendements, en particulier dans les pays du Sud. Dans certaines régions du monde où la population continue de croître, il est capital de garantir la sécurité alimentaire des populations et les revenus des producteurs. Protéger les cultures ne doit pas se faire au détriment de la durabilité des outils de production, de la santé humaine et de l’environnement. La protection des cultures se situe au centre de l’approche One Health qui considère de manière interdépendante santé humaine, des animaux, des plantes et des écosystèmes. Les choix de protection phytosanitaire et de prophylaxie influencent directement ces différentes dimensions. La Fondation FARM participe de manière pragmatique à enrichir le débat public et à nourrir les échanges sur un sujet clé pour l’État français qui organise le sommet international One Health à Lyon le 7 avril 2026.
Protéger les cultures pour préserver les rendements

Chaque année dans les pays du Sud, dans des filières essentielles à l’économie et à la sécurité alimentaire comme le riz, le maraîchage ou le cacao, les pertes agricoles dues aux maladies et aux ravageurs sont colossales. Elles représentent 40 % de la production agricole globale en 2021 selon la FAO (1). « En Afrique, ces pertes atteignent 65 milliards de dollars chaque année » a rappelé Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation FARM.
Pierre Monteux, directeur de l’Union des groupements des producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique (UGPBAN) témoigne : « La production de bananes desserts des Antilles françaises a reculé de 319 000 tonnes, en 2014, à 190 000 tonnes, aujourd’hui. En cause : la cercosporiose, un champignon qui s’attaque aux feuilles du fruit et affaiblit le rendement des bananiers. Faute de traitement efficace, la production est passée de 40 à 30 tonnes par hectare. Pas sans conséquences économiques ».
« Protéger les cultures n’est donc pas une option, c’est une obligation pour garantir une production alimentaire sûre et durable, abordable pour tous, contribuant à la performance économique des agriculteurs et de tous les acteurs des chaînes d’approvisionnement », ont rappelé Christian Huyghe, président du conseil scientifique de FARM et Décio Karam, chercheur à l’EMBRAPA, entreprise d’État brésilienne spécialisée dans l’agronomie.
Au Nord comme au Sud, l’utilisation de pesticides – quand les producteurs y ont accès – a longtemps constitué le seul moyen d’agir face à ces risques sanitaires. Efficaces et souvent peu chers, leur usage a progressé entre les années 1990 et 2022 (2) C’est le cas d’une façon notable, bien qu’hétérogène, en Amérique du Sud et Centrale, en Afrique et en Océanie (entre 40 et 120 %) et dans une moindre mesure en Asie, en Amérique du Nord et en Europe. Les pesticides engendrent des risques, en particulier pour les substances reconnues comme problématiques dans les conventions internationales : impacts sanitaires sur les agriculteurs et les populations, risques environnementaux, émergence de résistances.
Les coûts sociaux et environnementaux sont souvent sous-estimés dans les analyses économiques classiques. La disponibilité de ces solutions peut varier d’un pays à l’autre et risque même de diminuer encore en raison du retrait d’anciennes molécules, de l’émergence de résistances aux substances actives et du coût de recherche. Il est donc crucial de reconfigurer les systèmes de protection des cultures pour les rendre plus durables à travers une approche plurielle, combinant pratiques agroécologiques, solutions biologiques, technologiques et numériques. Pour Ahmed Abu Zahra, responsable du portefeuille cultures et des partenariats tiers pour l’Afrique et le Moyen Orient au sein de BASF, « L‘approche est aujourd’hui en Afrique, d’amener les dernières technologies numériques ainsi que du conseil pour les traitements, afin de doser au plus juste et de traiter aux moments les plus favorables ».
L’indispensable recherche d’alternatives à la protection conventionnelle des cultures

Repenser la protection des cultures implique de « prévenir avant de guérir » comme l’a souligné Sarah Brunel de la Convention internationale pour la protection des végétaux (FAO) en limitant la circulation des maladies et des ravageurs, notamment via les normes de commerce ou l’accompagnement technique des pays. Cela passe aussi par la prophylaxie, c’est-à-dire l’ensemble des mesures permettant de prévenir les maladies, grâce à des outils de surveillance et d’aide à la décision. Sarah Brunel de poursuivre : « Il est essentiel que les producteurs ne subissent pas mais s’approprient les nouvelles pratiques de protection des cultures qui sont des opportunités d’accéder aux marchés internationaux… et de mieux protéger leur
territoire. »
Les travaux de l’initiative PRETAG (Pesticides Reduction for Tropical Agriculture) présentés par le chercheur du CIRAD Denis Loeillet, montrent qu’il existe des pratiques à mobiliser sur l’ensemble du cycle de culture. Pour le chercheur, le paradigme « un problème = une solution » est dépassé, avec la multiplication des crises sanitaires et des attentes sociétales. Du travail du sol à l’usage de biopesticides en passant par des plantes génétiquement résistantes, la lutte biologique, l’utilisation du microbiote ou de signaux olfactifs… il existe un grand nombre de leviers techniques. Pour assurer leur efficacité, ils doivent parfois être utilisés de manière complémentaire, en les combinant, avec une approche intégrée. Celle-ci sera forcément plus complexe en termes de compétences à mobiliser, de logistique et de coûts. La réduction de l’utilisation des fongicides dans les agrosystèmes bananiers mobilise jusqu’à 10 types de leviers. Mais il convient aussi de s’interroger sur les conditions des transitions en termes de coûts, de compensation du risque, de leviers politiques ou de verrous socio-techniques. La responsabilité partagée entre tous les acteurs des filières est un passage obligé mais trop souvent un impensé dans les filières. « La protection des cultures est donc l’affaire de tous : un bien commun à sauvegarder pour la société », a souligné Pascal Lheureux, agriculteur et président de la Fondation FARM.
La transition est possible à condition d’être portée collectivement
Ces transformations requièrent un haut niveau de coopération et de coordination entre l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires. Pour Véronique Dansou, coordinatrice du réseau FAR Togo : « Si le producteur est au cœur des démarches, il doit impérativement être soutenu, accompagné et formé au plus près de ses besoins pour permettre un partage équitable du risque inhérent à la transition. » Comme l’a souligné Clément Rigal, secrétaire général du consortium ECOFFEE, « L’existence seule de solutions techniques est une condition essentielle mais insuffisante. Il faut que les producteurs aient accès à ces solutions (formation, conseil) et que les conditions de marchés permettant de les rémunérer soient réunies. C’est donc tout un écosystème qui doit s’organiser : assurances, banques, acteurs de la formation, entreprises de l’aval, etc pour rendre possible l’adoption de ces pratiques de protection durable des cultures ». Des plateformes multi-acteurs comme ECOFEE R&D pour le café, l’Initiative française pour une banane durable (IFBD) ou ses équivalents sur d’autres filières, sont des signes encourageants de la mobilisation de toutes les parties prenantes.
Le rôle central des politiques publiques : entre incitation et réglementation

Les politiques publiques et les réglementations occupent un rôle central, en particulier les incitations financières pendant la transition permettant de faciliter l’accès au marché des nouvelles solutions. « Les cadres réglementaires peuvent devenir des moteurs de changement, à condition d’être articulés avec des mesures d’accompagnement adaptées et une vision partagée de la transition. », a souligné Absa Mbodj, responsable de la gestion des ressources naturelles à l’Enda Pronat au Sénégal.
Une idée soutenue par Edouard Lehmann, directeur du département de recherche et développement du COLEAD, une association de la Commission européenne qui accompagne les exportateurs des pays du Sud : « Au niveau des politiques publiques, l’adaptation des cadres réglementaires est déterminante pour accompagner efficacement et sur le long terme la transition vers des systèmes de protection plus durables ».
Le rôle de la grande distribution dans le soutien aux filières en transition a plusieurs fois été souligné lors de la conférence internationale : « Les grands distributeurs peuvent contribuer à mieux répartir la chaîne de valeur“ a rappelé Edouard Lehmann. Mais c’est aussi à ce niveau que la pression sur le prix est énorme.“En 20 ans le kilo de bananes a perdu 1/3 de sa valeur en euros constants » a rappelé Denis Loeillet, chercheur au CIRAD. Une donnée intéressante à rappocher (par exemple) de la perte de production de ce fruit en Martinique et en Guadeloupe du fait des maladies et des ravageurs : de 40 à 30 tonnes par hectare en moins de 15 ans.
La Fondation FARM

Depuis 20 ans, la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM), reconnue d’utilité publique, agit pour promouvoir des agricultures durables dans le monde et en particulier dans les pays du Sud.
À travers ses études, ses partenariats et ses actions de sensibilisation, FARM éclaire les parties prenantes, publiques et privées, sur les voies à emprunter pour un développement agricole équilibré entre enjeux économiques, sociaux et environnementaux.
Contacts presse
Marie-Laure Hustache : 06 69 25 04 42 – lagencedemarielaure@gmail.com
Vincent Manesse : 06 87 76 76 74 – vince.manesse@gmail.com
(1) https://www.agenceecofin.com/agro/0406-88852-40-de-la-production-agricole-mondiale-est-perdue-en-raison-des-especesnuisibles-fao
(2) https://openknowledge.fao.org/items/262b96c8-eef0-4810-9c23-d8639a5dbf1b