Les enjeux de renouvellement de la fertilité des sols en Afrique de l'Ouest : approche régional et études de cas au Bénin et au Sénégal

Publié le 16 juillet 2026
par Thibaut Soyez (Fondation FARM) dans le cadre d’un partenariat avec l’Agence française de développement (AFD)
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L’Afrique de l’Ouest traverse une période de profondes mutations, marquée par des crises économiques, géopolitiques et climatiques qui fragilisent la sécurité et la souveraineté alimentaires. La pandémie de Covid-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie et plus récemment le conflit au Moyen Orient ont révélé la vulnérabilité structurelle des systèmes agricoles ouest-africains, notamment face à la volatilité des prix des engrais NPK (azote, phosphore, potassium), essentiels dans un contexte de dégradation accélérée des sols. Ainsi, la gestion durable et le renouvellement de la fertilité des sols s’imposent comme des enjeux clés pour la résilience des agricultures familiales et la durabilité des systèmes de production, dans un contexte démographique où la population africaine va doubler d’ici 2050, inscrit dans une volonté de souveraineté alimentaire des pays de la région.

Une dégradation multifactorielle des sols

Les sols d’Afrique de l’Ouest sont structurellement fragiles : anciens, pauvres en matière organique, à faible capacité de rétention des nutriments et sensibles à l’érosion. Environ 65 % des terres agricoles africaines ont subi une dégradation depuis le milieu du XXe siècle, dont 19 % de manière sévère. Cette dégradation s’explique notamment par l’intensification des systèmes de production agricoles, la réduction des jachères induite par la pression démographique, le changement climatique et des apports d’éléments minéraux et de matière organique qui ne compensent pas les prélèvements effectués par les récoltes.

Les pratiques traditionnelles de gestion de la fertilité (abattis-brûlis, rotations et associations culturales, parcage nocturne, agroforesterie, etc.) assuraient un certain équilibre dans le renouvellement de la fertilité des sols. Mais, ces pratiques sont aujourd’hui remises en cause par la diminution des surfaces disponibles et la pression foncière. En outre, l’utilisation des engrais minéraux reste très faible (15 kg/ha en moyenne en Afrique de l’Ouest contre 120 kg/ha au niveau mondial). Leur efficacité est de plus limitée par la faible teneur en matière organique des sols et leur disponibilité est menacée par la volatilité des prix sur les marchés internationaux.

Une agriculture minière et des bilans de nutriments négatifs

L’approche par les bilans de nutriments est essentielle pour comprendre les dynamiques de fertilité. En Afrique de l’Ouest, les bilans sont généralement négatifs : les sorties de nutriments (par les récoltes, le lessivage, la volatilisation) dépassent les entrées (engrais, fumier, fixation biologique de l’azote, dépôts atmosphériques). Les bilans de NPK montrent un déficit notamment pour le phosphore et le potassium, ce qui conduit à un appauvrissement progressif des ressources minérales des sols. L’efficacité d’utilisation des nutriments (NUE) est élevée pour l’azote, mais cela reflète surtout une sous-fertilisation plutôt qu’une gestion efficace. Pour le phosphore et le potassium, les taux de NUE sont très élevés, ce qui indique une utilisation excessive des réserves du sol, menant à un épuisement à long terme si ces éléments minéraux ne sont pas remplacés.

La dégradation progressive des ressources minérales du sol, associée à un apport insuffisant en matière organique, entraîne une diminution de la population microbienne du sol, ce qui se traduit par une baisse de la productivité globale des sols et une dégradation accrue.

Face aux bilans nutritifs déficitaires et à la dégradation multiforme des sols ouest africains, la combinaison entre fertilisation organo-minérale et pratiques agroécologiques (compostage, agroforesterie, rotation et association culturales, etc.) s’impose pour agir sur toutes les composantes de la fertilité des sols (chimique, physique et biologique), comme l’illustrent les cas d’étude au Bénin et au Sénégal.

Études de cas

La zone cotonnière Nord Bénin :

Traditionnellement, les systèmes reposaient sur l’agriculture sur brûlis, la jachère et des associations culturales, assurant un équilibre entre production et renouvellement de la fertilité grâce à la complémentarité entre agriculture et élevage. L’introduction du coton comme culture de rente et la croissance démographique ont entraîné une intensification des pratiques, une réduction des jachères et une augmentation des prélèvements des ressources du sol, sans compensation suffisante par des apports organiques ou minéraux.

Aujourd’hui, la dégradation des terres est marquée par une baisse du taux de matière organique et d’éléments nutritifs, ainsi qu’une vulnérabilité accrue à l’érosion. Les stratégies de gestion de la fertilité varient selon les types d’exploitations, mais restent limitées par des contraintes foncières, un accès difficile au crédit, une main-d’œuvre insuffisante, une trop faible mécanisation et une dissociation croissante entre l’agriculture et l’élevage. Le conseil agricole, souvent segmenté et sous-doté, peine à accompagner la transition vers des pratiques plus durables.

Face à ces constats, plusieurs initiatives nationales et internationales encouragent la diversification des cultures, la promotion de la fumure organique, l’intégration agriculture-élevage, l’utilisation raisonnée des engrais minéraux et le développement de l’agroécologie (projets soutenus par des bailleurs de fonds internationaux comme Tazco, Prosol, etc.). Toutefois, la mise à l’échelle de ces solutions demeure un enjeu majeur pour garantir la durabilité des systèmes agricoles et renforcer la résilience des exploitations face aux défis démographiques et environnementaux.

Le Bassin Arachidier sénégalais :

Au cours du XXe siècle, le bassin arachidier du Sénégal est passé d’un système agro-sylvo-pastoral fondé sur la jachère, la vaine pâture et les arbres champêtres à une agriculture plus intensive axée sur l’arachide. Cette évolution s’est traduite par la réduction progressive des jachères, la raréfaction des ressources pastorales et la diminution des transferts de fertilité entre bétail et agriculture, contribuant à l’appauvrissement et à la dégradation des sols. Les engrais minéraux sont ainsi devenus essentiels pour renouveler la fertilité, mais leur accès demeure limité par des contraintes économiques et logistiques.

Parallèlement, la dissociation entre agriculture et élevage et la raréfaction de la matière organique ont accentué la dégradation de la fertilité physique des sols, aggravée par la concurrence sur les résidus de culture et les difficultés de stockage du compost.

Face à ces défis, certains agriculteurs ont adapté leurs pratiques en diversifiant leurs cultures (privilégiant par exemple le niébé, la pastèque), ou l’embouche bovine, afin de saisir de nouvelles opportunités de marché tout en maintenant la productivité agricole.

La vallée du fleuve Sénégal :

La transformation des pratiques agricoles dans la vallée du fleuve Sénégal, marquée par les aménagements hydrauliques et l’intensification de l’irrigation, a permis une stabilisation des rendements en riz (et l’introduction de la double culture du riz), mais a modifié les équilibres historiques de renouvellement de la fertilité des sols. Le remplacement des crues naturelles, qui apportaient limons et alluvions, par une irrigation contrôlée a entraîné la salinisation des sols, l’hydromorphie, l’appauvrissement en matière organique (du fait de la modification des parcours pastoraux et donc de la diminution des transferts de fertilité entre élevage et agriculture) impliquant donc un besoin accru en intrants minéraux.

Face à ce constat, des initiatives combinant engrais organiques locaux, recyclage des résidus et réintroduction de légumineuses émergent, mais leur succès nécessite une implication active des producteurs et une intégration de leurs contraintes socio-économiques. Une approche associant innovations techniques, savoirs locaux et politiques publiques adaptées, s’avère indispensable pour restaurer durablement la fertilité des sols dans un contexte de pression climatique et démographique croissante.

Cartographie du marché des engrais de 1990 à 2022 : l’Afrique de l’Ouest, un acteur mineur qui paye le prix fort

Grâce à la production de cartes et d’infographies analysant la place de la sous-région dans le commerce mondial des minéraux N, P et K, nous avons mis en évidence que l’Afrique de l’Ouest voit l’utilisation des engrais NPK s’intensifier, sans toutefois rattraper les niveaux mondiaux. Cette intensification se produit en maintenant une forte dépendance des pays aux importations, exposant la région à la volatilité des marchés internationaux et à des risques sur leur souveraineté agricole.

La production d’engrais azoté est concentrée dans quelques pays (Nigéria et Sénégal), accentuant les disparités régionales, tandis que le commerce intrarégional, bien qu’en progression, reste limité. Cette situation souligne l’importance de stratégies régionales coordonnées pour renforcer la production locale d’engrais azotés, notamment en s’appuyant sur les ressources en gaz naturel du Nigéria, mais dont la disponibilité est menacée par l’instabilité politique et financière.

Si la production locale de phosphates connaît une certaine dynamique, notamment au Togo et au Sénégal, la filière reste confrontée à des défis majeurs : la difficulté à structurer et à maintenir une filière de production industrielle, la volatilité des prix liée aux tensions géopolitiques mondiales et la concurrence des grands producteurs mondiaux, notamment le Maroc et la Fédération de Russie. Le développement du secteur doit également intégrer la gestion du risque de pollution au cadmium présent dans certains engrais phosphatés (en particulier les gisements sédimentaires), afin de préserver la santé des sols et des populations.

Les réserves de potasse, quant à elles, sont inexistantes dans la région, rendant l’Afrique de l’Ouest entièrement dépendante de ses importations pour cet intrant stratégique, au risque d’une vulnérabilité accrue face aux crises géopolitiques et financières. Dans ce contexte, la diversification des partenaires commerciaux, le renforcement du commerce intrarégional et l’exploration d’alternatives telles que la biofertilisation ou le recyclage des minéraux issus des milieux urbains apparaissent comme des leviers prometteurs pour renforcer la résilience agricole.

L’enjeu est donc de mener une réflexion stratégique collective, à l’échelle régionale et internationale, afin de garantir la sécurité alimentaire et de limiter la dépendance aux importations d’intrants, tout en s’appuyant sur les opportunités offertes par les ressources locales et l’adoption de pratiques agroécologiques.

Fertiliser autrement pour une meilleure santé des sols : analyse des politiques publiques de fertilité des sols au Sénégal

Dans le sillage de l’initiative continentale d’Abuja (2006) encourageant l’usage des engrais, le Sénégal a placé la fertilisation minérale au cœur de sa stratégie de gestion de la fertilité des sols. Le gouvernement subventionne notamment les engrais à base d’azote (urée ou DAP) ou les composés d’azote, phosphore et potassium, avec l’objectif de faciliter l’accès de ces intrants. Ce soutien pèse lourd dans les aides destinées aux producteurs agricoles et aux zones rurales selon l’Observatoire des soutiens publics de la Fondation FARM. Ces dernières représentent environ 20 % des dépenses de soutien à l’agriculture alors que 70 % sont consacrés à la fourniture de « services collectifs » (des investissements qui ne sont pas directement destinés à l’agriculture, car englobant souvent des services ruraux plus larges).

En 2024, près de 40 % du budget alloué aux intrants agricoles a été dédié aux seuls engrais, une enveloppe budgétaire conséquente de près de 40 milliards de francs CFA. Bien que ces subventions constituent un soutien direct majeur à la production, elles ne suffisent pas à garantir une disponibilité à la hauteur des besoins en nutriments. Malgré son importance, cette approche centrée sur les engrais n’a pas permis d’assurer des gains de productivité suffisants sur le long terme ni d’enrayer la dégradation des sols. Les programmes de subventions aux engrais n’ont eu qu’un impact modeste sur les rendements des producteurs.

La transition vers une gestion durable de la santé des sols nécessite de combiner la fertilisation minérale et des pratiques agroécologiques telles que l’agroforesterie, la rotation des cultures et la gestion organique des sols. Cela nécessite aussi une prise en compte de ces enjeux dans les politiques publiques, une volonté affichée par le Sénégal avec l’intégration de l’agroécologie dans le PSE Vert et un soutien croissant aux engrais organiques (10 % du budget initialement, avec l’objectif affiché de passer à 20 %). Le développement du marché des engrais organiques est cependant freiné par la disponibilité limitée en matière organique, le besoin d’investissements dans la transformation locale et la structuration de filières territorialisées. Enfin, la diffusion des pratiques agroécologiques demeure confrontée à des défis institutionnels, techniques et financiers, nécessitant un accompagnement renforcé de l’État et de ses partenaires pour garantir la durabilité des systèmes de production agricole.

Conclusion

La Fondation FARM retient les pistes d’action suivantes :

  • Soutenir l’intensification agroécologique à travers des programmes d’appui technique, de formation et de conseil agricole adaptés aux besoins des différents types d’exploitations, des sols et des cultures.
  • Favoriser l’accès aux intrants organiques et minéraux via des mécanismes de subvention, de crédit et d’appui à la structuration des filières locales.
  • Renforcer la sécurité foncière pour inciter les producteurs à investir dans la gestion durable de leurs sols.
  • Explorer les sources alternatives et innovantes de matière organique et d’éléments minéraux, comme le recyclage des déchets organiques urbains.
  • Promouvoir la recherche-action et l’innovation pour développer des pratiques adaptées aux contextes locaux et favoriser leur diffusion à grande échelle, notamment via le conseil et la formation, tout en s’inspirant des pratiques traditionnelles d’ores et déjà éprouvées.
  • Maintenir et encourager les politiques publiques intégrées qui articulent soutien à la fertilisation, transition agroécologique et gestion des risques climatiques.

En conclusion, la transition vers des systèmes agricoles plus résilients et durables en Afrique de l’Ouest repose sur une combinaison d’innovations techniques, de pratiques traditionnelles, d’accompagnement institutionnel et d’investissements ciblés, afin de répondre aux défis de la sécurité alimentaire, de la préservation des ressources naturelles et de l’inclusion des agriculteurs familiaux.

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