Mil au Sénégal : une filière capitale

Publié le 20 octobre 2022
par La Fondation FARM et la Fondation Avril
1 commentaires

Le mil est une céréale centrale dans l’alimentation quotidienne des ménages sénégalais. Largement cultivée dans tout le pays, elle a bénéficié d’un soutien particulier des politiques publiques afin de répondre à la demande croissante des consommateurs urbains et de favoriser la transformation locale. Comment se porte aujourd’hui la filière mil au Sénégal ? Découvrez l’analyse des fondations FARM et Avril réalisée dans le cadre d’une étude sur les politiques publiques en faveur des filières agricoles en Afrique.

Le mil au Sénégal

Le mil, première céréale du pays

Au Sénégal, les céréales occupent 49 % des terres cultivables devant l’arachide (37%). Les principales céréales sont le mil (28% des terres cultivées), le maïs (9%), le riz pluvial (7%), le sorgho (4%). Le mil est principalement produit et consommé dans les régions centrales du pays – Kaolack représentant le marché régional le plus important –  et au sud (Casamance, Tambacounda). La production annuelle de mil s’établit autour de 900 000 à 1 000 000 de tonnes en 2020/2021, en augmentation continue depuis 2013 (640 000 tonnes en 2013)[1]. Il est possible d’estimer la valeur de la production annuelle de mil au Sénégal à au moins 1 milliard de dollars. Le mil au Sénégal fait partie d’une chaîne de valeur à croissance rapide où les Petites et moyennes entreprises (PME) de commercialisation et de transformation jouent un rôle important[2].

Une envolée des prix en 2022

En raison de la guerre en Ukraine, de la baisse des stocks de certaines céréales et d’une forte demande intérieure, des denrées de base comme le mil, le maïs ou le sorgho connaissent de très fortes hausses de prix en 2022. Alors que la moyenne 2015-2020 du prix du mil au Sénégal se situait autour des 250 Franc CFA, le prix national moyen au kilogramme en août 2022 dépassait les 400 FCFA.

Une denrée plébiscitée

Comme le montre une des enquêtes du Projet d’appui aux politiques agricoles (PAPA), il existe une forte demande de produits transformés à base de mil en milieu urbain : ces produits transformés représentent en moyenne 86 % des dépenses des ménages urbains, 91 % à Dakar et 82 % dans les autres villes[3].

La transformation semi-industrielle du mil est pratiquée par des PME telles que la « Vivrière », « les Moulins Sentenac », les « Mamelles Jaboot » et « Utrapal ». La transformation traditionnelle du mil, quant à elle, est souvent réalisée par des GIE (Groupe d’intérêt économique), essentiellement composés de femmes. Parmi les produits transformés on retrouve le couscous, le « sankhal » et le « araw » mais la transformation en farine reste la plus intéressante puisqu’elle permet des contrats avec des boulangeries[4]. Les ménages urbains allouent 1,4% de leurs dépenses sur le mil au mil grain brut et 42% aux produits de la transformation primaire.

Une filière accompagnée 

Depuis le milieu des années 1980, les politiques publiques ont accompagné le développement du mil et de la filière. Deux changements de politique ont notamment permis un dynamisme du secteur privé. D’une part, un changement structurel abandonnant le monopole des entreprises d’Etat laissant la place aux entreprises privées ; d’autre part, une politique de promotion de la consommation des produits locaux. Par exemple, le projet pour la promotion des céréales locales au Sahel a permis d’encourager le développement de technologies de transformation ; les produits à base de mil sont ainsi apparus au fil du temps en milieu urbain.

La crise alimentaire mondiale en 2008, a eu un impact important. En effet, les dépenses publiques agricoles ont augmenté au Sénégal . Elles ont connu une hausse de 67 % entre 2010 et 2015 alors que l’ensemble des dépenses publiques n’a augmenté que de 30% sur la même période. Les subventions aux intrants (semences et engrais) et sur l’achat de matériel agricole pour la culture de niébé, de maïs ou de mil ont elles aussi progressé. Sans qu’il soit possible de clairement établir un lien de causalité entre ces seules politiques et la productivité céréalière, il faut noter une tendance haussière de la productivité des filières céréalières.

En outre, depuis 2010, les bailleurs de fonds internationaux, comme USAID (programme Naatal Mbday « rendre l’agroiculture florissante ») ou l’Afd ont aussi accompagné le développement de l’agriculture sénégalaise. L’amélioration des services financiers a permis de créer un environnement favorable au développement de la filière. Il s’agit, par exemple, de la mise en œuvre d’un modèle de financement intégré (contractualisation entre la banque, les producteurs et les transformateurs) pour la prise en charge des besoins en intrants et la commercialisation des produits, ou du le développement de crédit-bail.

Les entreprises du mil

Comparé aux exploitations d’autres cultures comme le riz, celles produisant le mil sont de plus grande taille. Malgré tout, on estime que 60 % à 80 % des exploitations auto-consomment une part substantielle de leur production. Les « bana-bana » (marchands ambulants) assurent la collecte au niveau des villages ou au niveau des loumas (marchés hebdomadaires au Sénégal). Ils travaillent le plus souvent en réseau avec les grossistes établis au niveau des marchés dans les régions excédentaires, principalement au centre du pays. Ces grossistes approvisionnent d’autres grossistes établis dans les zones déficitaires (Saint Louis, Dakar, Thiès), des détaillants et des transformateurs. Les producteurs peuvent également vendre directement aux grossistes, aux détaillants ou aux transformateurs ou aux consommateurs finaux.

Les producteurs de mil sont réunis au sein de différentes organisations, notamment au niveau des « Cadres locaux de concertation des organisations de producteurs », mis en place par l’Association sénégalaise pour la promotion du développement à la base (ASPRODEB). Cependant, aucune organisation n’est véritablement représentative des producteurs de la filière mil. La réflexion sur la création d’une interprofession, initiée dans le cadre du projet de promotion des céréales locales en 2000 n’a pas abouti.

Le secteur de la transformation est caractérisé par des PME semi-industrielles, des micro-entreprises individuelles et des groupements d’artisans. Depuis les années 2000, le nombre de micro et petites entreprises (MPE) agroalimentaires a particulièrement augmenté et les MPE de la filière céréales locales représentent 1/10 des MPE sénégalaises[5].

Zoom : du pain et du couscous à base de mil, des produits innovants à coûts moindres pour les PME et MPE 

La création de l’ATCL (Association des transformateurs de céréales locales) a permis d’opérer des regroupements au sein de la filière du mil entre des unités semi-industrielles et PME artisanales. Cela a permis à différents spécialistes céréaliers d’échanger. Divers partenariats entre acteurs nationaux ont pris forme ces dernières années.

Les producteurs de mil ont commencé à collaborer avec les transformateurs et les boulangers, afin d’offrir un pain à base de mil à un prix plus abordable. Ceci permet d’enrayer la croissance des importations de blé au Sénégal et de produire un pain qui minimise les charges et qui est donc plus abordable pour le consommateur.

L’Institut de technologie alimentaire a créé une machine appelée « rouleur » permettant de transformer le mil en couscous et un nouveau procédé de fabrication nécessitant une faible main d’œuvre.

Quel bilan tirer du développement de la filière mil ?

A l’amont, la productivité a connu une forte amélioration après la crise alimentaire de 2007-2008 et les rendements ont été presque multipliés par deux en moyenne. Bien qu’elle demeure encore faible (20 kg/ha), la consommation d’engrais a également augmenté. Les revenus des ménages produisant du mil et ayant accès aux subventions ont progressé. Les programmes combinant accès aux crédits et aux intrants (engrais, semences, irrigation), couplés à un système de commercialisation fondé sur la contractualisation, ont contribué à augmenter les revenus des producteurs.

À l’aval, les différents dispositifs et programmes ont permis une croissance du nombre de PME ainsi qu’un accès plus facile aux services financiers et au matériel pour la transformation et la distribution des produits à base de céréales. Malgré tout, l’accès aux crédits et aux financements restent encore trop faible pour les PME du secteur mil.

45 % des ménages produisent encore sans engrais. La majorité d’entre eux souffre de contraintes budgétaires ne leur permettant pas d’acheter des engrais, même à des prix subventionnés. Par ailleurs, les subventions aux engrais ne s’accompagnent ni de formation, ni de R&D sur des pratiques agroécologiques complémentaires.

Enfin, la contractualisation et l’organisation des relations commerciales, bien qu’elles aient progressées, demeurent un vrai défi pour la filière mil au Sénégal. Les relations contractuelles représentent moins de 5 % des relations d’affaires dans la filière en 2020.

Pour en savoir plus sur le rôle des politiques publiques en faveur des filières agricoles en Afrique, téléchargez l’intégralité de notre étude.

[1] Direction de l’analyse, de la prévision et des statistiques agricoles au Sénégal.

[2] Getaw Tadesse et Ousmane Badiane, 2020 « Policy responses to rapidly transforming midstream value chain segments in Africa: the case of the millet sector in Senegal », Annual trends and outlook report: Sustaining Africa’s agrifood system transformation: The role of public policies, International Food Policy Research Institute (IFPRI) and AKADEMIYA2063.

[3] “Meilleure connaissance de la consommation du mil en milieu urbain : une forte demande en produits transformés, Ministre de l’Agriculture et de l’équipement rural, Projet d’appui aux politiques agricoles (PAPA), 2018

[4] Etude De Cadrage Operationnel Des Chaines De Valeurs Naatal Mbay: Rapport provisoire sur la chaîne de valeur mil, Feed The Future, Aout 2016

[5] Infoconseil, Paoa, 2006, Etat des lieux de la filière céréales locales au Sénégal, Dakar, Sénégal, Gret,  Enda graf, SNC Lavalin, Cintech, MAE, CDE, ACDI, MIA.

Un commentaire sur “Mil au Sénégal : une filière capitale

  1. Une expérience de plus 12 ans dans la zone sahélienne au Niger (Dogondoutchi) nous montre que l’aide sous forme de prêts à l’achat de semences et d’intrant permet d’augmenter de 70% les rendements de mil qui atteignent 700-800 kg/ha les bonnes années mais les sécheresses récurrentes, une à deux fois tous les 5 ans mettent le système en déficit car les agriculteurs ne peuvent plus rembourser. Les banques refusent alors de prêter l’année suivante et le système s’écroule en l’absence de subvention. Pour pérenniser ce système, il faut absolument mettre en place des assurances agricoles. JL Prioul, référent du programme AFD-Niger “Sécurité Alimentaire à Dogondoutchi”

Laisser un commentaire