Livre blanc : les agricultures guyanaises au défi de la souveraineté alimentaire

Au nord-est de l’Amérique du Sud, la Guyane française, le Suriname et l’État brésilien d’Amapá partagent un même espace amazonien, riche en eau, en biodiversité, en productions et en savoir-faire agricoles. Pourtant, ces territoires restent dépendants d’approvisionnements extérieurs pour une part importante de leur alimentation.
Publié en octobre 2026 par la Fondation FARM, « Les agricultures guyanaises au défi de la souveraineté alimentaire » est le premier livre blanc du projet Plateau des Guyanes.
Lancé à Kourou en décembre 2025, le projet vise à construire une souveraineté alimentaire adaptée aux réalités des territoires, en conciliant développement agricole et préservation des écosystèmes.
Fruit du diagnostic de FARM et d’échanges avec les acteurs du territoire, ce livre blanc propose une base commune de compréhension, de dialogue et de priorisation. Il met en lumière les principaux blocages et les interdépendances pour passer du diagnostic à la mobilisation et faire émerger de nouvelles coopérations, des projets et des investissements.
Avec le soutien des membres du comité de pilotage du projet Plateau des Guyanes : le Crédit Agricole Martinique Guyane, la Safer Guyane et la Chambre d’agriculture Guyane.
Résumé exécutif
Le Suriname, la Guyane française et l’État brésilien d’Amapá partagent un espace amazonien riche en eau, en biodiversité et en savoir-faire agricoles anciens. Ce périmètre rassemble aujourd’hui environ 1,8 million d’habitants, contre un peu plus d’un million au début des années 2000, une croissance démographique rapide qui accentue chaque année la pression sur l’alimentation.
Malgré ce potentiel, les trois territoires restent fortement dépendants des importations pour une part importante de leur alimentation. Cette dépendance ne relève pas d’un simple retard agricole : elle s’inscrit dans des trajectoires économiques marquées par des rentes externes (pétrolière au Suriname, administrative et spatiale en Guyane) qui ont détourné une partie de la main-d’œuvre et des investissements de l’appareil productif local, une dynamique qui présente certaines caractéristiques proches de ce que l’économie appelle le « syndrome hollandais ».
La souveraineté alimentaire ne signifie pas l’autosuffisance.
Elle désigne la capacité des populations et des institutions à décider ce qui est produit, où et comment, à réduire les dépendances les plus risquées, et à construire avec les territoires voisins des complémentarités choisies plutôt que subies.
Le Plateau des Guyanes ne part pas de zéro : abattis-brûlis, jardins créoles, agricultures familiales et élevages contribuent déjà à l’alimentation quotidienne, mais restent largement invisibles dans les statistiques. Les profils divergent fortement : riz d’exportation au Suriname, production diversifiée mais insuffisante en Guyane, agriculture vivrière et soja en expansion en Amapá.
Dans les trois territoires, les productions animales constituent un point de fragilité important : en Guyane, l’élevage bovin, filière la plus structurée du territoire, ne couvre qu’un cinquième de la consommation locale. La maladie du « balai de sorcière » du manioc, apparue aux alentours de 2022, illustre la vulnérabilité de ces systèmes : pertes de rendement de 30 à 100 % selon les localités, doublement du prix de la semoule de manioc dans certaines zones, distributions d’urgence dans des villages autochtones isolés.
En Guyane française, le foncier cristallise les blocages.
Le territoire compte environ 8 millions d’hectares couverts à 97 % de forêt, tandis que la surface agricole utilisée atteignait environ 36 000 hectares en 2020, soit moins de 0,5 % du territoire. Près d’une décennie après l’Accord de Guyane de 2017, la mise en œuvre de la cession des 250 000 hectares prévus au bénéfice des collectivités reste très largement inachevée.
La Safer Guyane, créée seulement en 2021, dispose d’un droit de préemption encore peu opérationnel et de moyens jugés insuffisants. À cela s’ajoute une crise du renouvellement générationnel : l’âge moyen des chefs d’exploitation augmente et 14 % des exploitations sont concernées par un départ à venir sans succession identifiée.
Les politiques de soutien public peuvent parfois accentuer les blocages qu’elles devraient résoudre. Le POSEI, principal dispositif européen dédié aux outre-mer, n’attribuait à la Guyane qu’environ 3 % d’une enveloppe de 321 millions d’euros dans les années de référence considérées. L’octroi de mer, censé protéger la production locale, renchérit les flux légaux et rend paradoxalement les importations informelles plus compétitives.
Sur le plan régional, un rapport sénatorial récent décrit la Guyane comme un « territoire continental à la marge de son propre environnement ».
Les chiffres le confirment : en 2024, la Guyane importe pour 4,7 millions d’euros depuis le Suriname et 7 millions depuis le Brésil, contre 139 millions depuis la Martinique et 84 millions depuis la Guadeloupe.
Le commerce informel, lui, couvre une part significative des besoins de consommation, dans un contexte où l’administration fait preuve d’une tolérance pragmatique, consciente qu’elle ne pourrait l’enrayer sans fragiliser la sécurité alimentaire des ménages les plus modestes. Les infrastructures reflètent cet isolement : le port de Dégrad-des-Cannes reste trop petit pour les porte-conteneurs modernes et voit repartir ses conteneurs vides, tandis que le pont sur l’Oyapock demeure sous-utilisé pour le fret en raison de procédures douanières lourdes.
Ce livre blanc n’impose pas de trajectoire toute tracée : il offre une base commune de diagnostic pour faire converger des initiatives dispersées.
Une nouvelle phase de mobilisation concrète s’ouvre : sécuriser et remettre en valeur les terres déjà ouvertes, stabiliser la formation et le conseil agricole, réorienter les soutiens publics vers les filières vivrières, et construire avec le Suriname et le Brésil des coopérations ciblées sur la santé végétale et animale, la recherche et la formation. C’est à cette condition que la souveraineté alimentaire du Plateau des Guyanes pourra devenir une trajectoire progressive et partagée

