Informel : les politiques publiques à un carrefour

Publié le 2 juin 2020
par Maxime Cumunel, adjoint au directeur, FARM
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Longtemps perçue comme un archaïsme contre lequel il convenait, sans nuance, de lutter à tout crin, l’économie informelle semble trouver ses lettres de noblesse, y compris dans l’agriculture, à l’aune de la crise sanitaire actuelle.

 

Cette économie se maintient en Afrique, en dépit des mesures de formalisation mise en œuvre depuis des décennies, dont les ressorts sont bien connus. Elle prive les Etats de précieuses ressources fiscales et donc de moyens d’intervention pour le soutien des filières et plus généralement la mise en œuvre de politiques d’aménagement du territoire, de construction d’infrastructures, d’éducation, de santé ou de protection sociale. Sans oublier les effets induits sur les risques sanitaires, à cause de l’absence de traçabilité des productions alimentaires, et sur la déstabilisation des filières, via la création de distorsions de concurrence.

Pourtant, depuis 2017, le FMI (Fonds monétaire international) semble opérer un virage dans sa politique en s’appuyant sur une nouvelle définition du secteur informel, conçu désormais comme englobant « les entreprises familiales qui produisent une certaine valeur marchande sans être enregistrées et plus largement, la production souterraine résultant d’activités productives qui sont le fait d’entreprises enregistrées, mais peuvent ne pas être déclarées aux autorités en vue d’échapper à la réglementation ou à l’impôt, ou parce qu’elles sont simplement illégales »[1]. A l’aune de cette définition, l’institution classe les pays africains selon le poids de l’informel dans leur économie et considère que celui-ci représente jusqu’à 90 % de l’emploi et deux tiers du produit intérieur brut[2], la très grande majorité des acteurs concernés travaillant pour leur propre compte.

L’image d’amortisseur social et économique du secteur informel sort renforcée de la pandémie de Covid-19. A en juger par les nombreuses analyses publiées depuis plusieurs semaines[3], les pays africains, notamment au sud du Sahara, semblent plus résilients que l’on aurait pu craindre, ce qui démontre l’utilité sociale de ce secteur : « La résilience est dans l’ADN du secteur informel africain », déclare ainsi Jean-Luc Konan le PDG de Cofina, à Jeune Afrique[4].

Cependant, comme le souligne le président du FIDA (Fonds international de développement agricole)[5], les populations travaillant dans l’économie informelle, et a fortiori celles qui tirent tous leurs revenus de ces activités, restent les plus vulnérables et les plus menacées, notamment pour leur sécurité alimentaire. En particulier, en dépit de l’apparente résilience de ces populations, ne perdons pas de vue les risques systémiques auxquels elles pourraient être confrontées à moyen terme : les stratégies de survie dans l’immédiat peuvent mettre en péril, par exemple, la préparation des récoltes à venir (accès aux intrants rendu plus difficile, manque de trésorerie, absence de main d’œuvre pour procéder aux actuelles récoltes susceptibles de financer les suivantes…), et ce alors que beaucoup de citadins migrent vers les campagnes, ce qui accroît les difficultés des zones rurales.

C’est d’ailleurs pourquoi, pour la première fois, une vingtaine de pays ont mis en place des initiatives visant explicitement le secteur informel en réponse à la crise du Covid : aide monétaire et aide alimentaire pour les plus pauvres, report de paiement des factures d’eau et d’électricité, lutte contre l’expulsion des logements, y compris informels[6]. La Côte d’Ivoire a par exemple débloqué 100 milliards de francs CFA pour « soulager les acteurs de l’informel »[7]. Les bailleurs suivent : la BAD (Banque africaine de développement) a octroyé 264 millions d’euros au Maroc pour soutenir le pouvoir d’achat des actifs, y compris ceux employés de manière informelle[8]. Il reste qu’aider ces acteurs, qui par définition n’ont pas d’existence légale ou sont inconnus des services de l’Etat, est difficile.

Secrétaire exécutif de l’Agence de développement de l’Union africaine, Ibrahim Assane Mayaki, ajoute que « ces travailleurs, ils l’ont montré lorsque les mesures de confinement ont été levées, savent faire preuve d’une extraordinaire capacité de rebond et de résilience. Ce secteur peut devenir un atout pour l’Afrique à partir du moment où une meilleure articulation entre le secteur informel et l’écosystème des PME africaines aura été trouvée […] en milieu urbain, mais aussi, j’insiste beaucoup sur ce point, en milieu rural »[9].

Toutefois, la crise sanitaire rend urgent un meilleur encadrement de certaines pratiques informelles. Elle a conduit la plupart des Etats africains à fermer leurs frontières, de sorte que l’on assiste à une forte augmentation du commerce international non déclaré, qui doit être endiguée pour éviter la transmission du virus[10]. De même, les marchés alimentaires, même informels, doivent être mieux contrôlés, sans oublier, même si la tâche semble irréaliste, le transport des marchandises dont les normes sanitaires sont généralement inexistantes.

La crise a donc conduit les pouvoirs publics à un carrefour. D’une part, ils commencent à reconnaître l’importance cruciale du secteur informel et à lui octroyer certains soutiens réservés jusqu’ici aux acteurs formels. D’autre part, ils ont l’opportunité, sinon l’obligation, de contrôler certains aspects du secteur informel et d’amorcer ainsi une formalisation partielle de ses activités. C’est d’ailleurs le sens de l’une des récentes initiatives de la banque mondiale en faveur de la protection sociale des acteurs informels[11]. La question est de savoir jusqu’où cette approche hybride peut être menée et si elle est à la hauteur des enjeux. Bien entendu, une autre interrogation demeure, celle de la difficulté à interpréter les sources pour, au-delà des cas particuliers, dégager les grandes tendances et mieux comprendre la situation des acteurs informels confrontés à la crise en cours.

 

 

[1] Source : La Tribune Afrique

[2] Par exemple « au Sénégal, où selon le Recensement général des entreprises (RGE) publié à la fin du premier trimestre 2017, sur quelque 407 000 ‘unités économiques’ (allant des micro-entreprises aux grands groupes) dénombrées dans le pays, plus de la moitié exercent leur activité dans le commerce. Or “plus de 96 % sont des entreprises individuelles et 97 % des unités économiques recensées sont informelles”, d’après cette enquête réalisée par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), à partir des données de 2015. Commerçants, ferrailleurs, mécaniciens, plombiers, maçons, chauffeurs, taxis, artisans, couturiers… voilà une liste de métiers qu’occupent les personnes dans l’informel, parfois en plus de fonctions plus officielles. Pendant des décennies injonction avait été faite aux États de formaliser certaines de ses activités. Derrière cette volonté se cachait aussi l’enjeu de la bancarisation des populations africaines. En vain. Ces stratégies ne sont pas révélées efficaces. Car le secteur informel sert d’amortisseur social ». Source : https://www.lepoint.fr/economie/afrique-le-secteur-informel-fait-sa-revolution-18-07-2017-2144068_28.php

[3] Voir par exemple : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/24/l-heure-est-propice-a-se-saisir-du-secteur-informel-pour-refondre-l-economie-de-l-afrique_6040608_3212.html

[4] Source : https://www.jeuneafrique.com/941128/economie/jean-luc-konan-cofina-la-resilience-est-dans-ladn-du-secteur-informel-africain/

[5] Source : https://www.ifad.org/fr/web/latest/news-detail/asset/41877895

[6] Source : Cecilia Poggi et Irène Salenson (AFD), « En Afrique et ailleurs, l’épidémie de ‘PochVid-20’ », The Conversation, 18 mai 2020.

[7] Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/08/coronavirus-a-abidjan-la-banqueroute-des-caids-de-l-informel_6039115_3212.html

[8] Source : https://www.agenceecofin.com/investissements-publics/2705-76981-la-bad-mobilise-264-millions-d-euros-pour-soutenir-le-maroc-dans-sa-reponse-a-la-pandemie-de-covid-19

[9] Source : https://www.lepoint.fr/afrique/le-covid-19-aura-eu-comme-vertu-psychologique-de-decomplexer-les-africains-25-05-2020-2376787_3826.php

[10] Source : https://theconversation.com/sauver-leconomie-informelle-face-au-covid-19-en-afrique-de-louest-137822

[11] Source : https://magazinedelafrique.com/african-business/la-couverture-sociale-dans-le-secteur-informel/

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