Guerre en Ukraine : les agricultures africaines ne découvrent pas les crises alimentaires

Publié le 12 avril 2022
par Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation FARM et chercheur associé au Laboratoire les Afriques dans le monde (LAM-Sciences Po Bordeaux)
3 commentaires

L’année 2022 s’annonce, pour l’agriculture et la sécurité alimentaire mondiale, des plus difficiles, et déjà les inquiétudes grandissent pour l’année 2023. Comme les tempêtes et les sècheresses qui se révèlent de plus en plus graves d’année en année, les crises sur les marchés agricoles causées par des chocs géopolitiques, climatiques ou logistiques chassent les précédentes et sont de plus en plus sérieuses. Les opérations militaires lancées par la Russie en Ukraine ont des répercussions agricoles et alimentaires à l’échelle de la planète. À l’heure où ces lignes sont écrites, le continent africain ressent déjà les conséquences économiques, agricoles et alimentaires de l’invasion russe en Ukraine. Les capacités des États et la résilience des sociétés en Afrique sont mises à l’épreuve d’un choc de l’offre qui augmente le risque de famine. Parallèlement, les débats se polarisent sur les transformations agricoles en Afrique, mais aussi à l’échelle mondiale, tandis que les enjeux de souveraineté et de dépendance à l’extérieur du continent reviennent en haut de l’agenda. Si les risques d’insécurité alimentaire sont bien réels pour les ménages africains, il ne faut cependant pas que la crise en Europe de l’Est fasse écran aux vrais défis de l’agriculture et de l’alimentation en Afrique. Les solutions qui visent à répondre à la demande en produisant plus ailleurs, notamment en Europe, ne peuvent être que des pansements court-termistes, voire contre-productifs si l’on ne s’attaque pas aux défis de la production agricole, de l’adaptation au changement climatique et de la construction de filières résilientes.

Un choc mondial de l’offre et ses conséquences

Un demi-milliard de personnes dépend, à l’échelle mondiale, de la production agricole ukrainienne et plus encore de celle de Russie. Or, en raison de l’invasion russe, le blé, le maïs et le tournesol (huile/tourteaux) ne sont plus chargés sur les bateaux ni ne quittent les ports de la mer Noire pour être acheminés vers les pays qui aujourd’hui en dépendent. Dans les pays du Sud, la consommation de blé et de produits issus de la transformation du blé a beaucoup augmenté, en particulier dans les villes. La farine de blé présente l’avantage d’être facilement panifiable à la différence d’autres céréales locales comme le sorgho ou le millet, sans compter que la consommation de pain de blé est socialement valorisée et considérée comme plus commode. La baguette est ainsi largement ancrée dans les pratiques de consommation des ménages urbains des capitales africaines. La production de blé en Afrique reste cependant très faible et n’a pas connu de hausse significative ces dernières années en raison notamment de sa trop faible compétitivité par rapport aux blés subventionnés produits en Europe de l’Ouest ou de l’Est. Les pays africains produisent entre 22 et 25 millions de tonnes de blé et en importent près de 55 dont un peu plus de la moitié va en Afrique du Nord pourtant moins peuplé[1].

La Russie et l’Ukraine sont des fournisseurs très importants pour une bonne partie des pays africains. La mer Noire approvisionne fortement l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. L’Égypte, plus gros importateur mondial, reçoit 60 % de ses importations de blé de Russie et 20 % d’Ukraine. Au sud du Sahara, la Somalie (100 %), le Bénin (100 %), le Soudan (75 %), la République démocratique du Congo, le Sénégal, la Tanzanie, le Rwanda, Madagascar et le Congo dépendent à plus de 60 % des deux pays pour leurs approvisionnements en blé selon la CNUCED[2]. En Afrique de l’Est, 85 % de la demande en blé est satisfaite via l’importation qui vient dans une large proportion de Russie ou d’Ukraine. Même si les quantités sont bien moindres en Afrique subsaharienne par rapport au Maghreb, la dépendance vis-à-vis de l’Ukraine et de la Russie sur le blé, mais aussi sur l’huile de tournesol, reste forte. Il est cependant important de noter que les villes, ainsi que les campagnes, ne se nourrissent pas uniquement de blé ou de riz importés, mais aussi de productions locales de céréales, de tubercules ou de plantains qui ne font pas l’objet d’un soutien suffisant pour rivaliser avec les productions importées. La dépendance, vis-à-vis de l’extérieur, qui dépend d’un pays à l’autre dans les Afriques[3], est donc une source d’inquiétudes à une heure où la situation agricole et alimentaire est déjà très dégradée.

Hausse des prix et risques accrus d’insécurité alimentaire

L’inquiétude provient du fait que les exportations de céréales de la mer Noire sont aujourd’hui bloquées et que les pays importateurs doivent rapidement trouver des alternatives pour satisfaire la demande locale. Ainsi l’Égypte, l’Éthiopie, le Soudan ou encore le Kenya cherchent d’autres sources d’approvisionnements à une heure où les cours des matières premières s’emballent et que certains pays exportateurs de denrées alimentaires envisagent de restreindre leurs échanges pour protéger leur marché. Ces difficultés d’approvisionnements sur certaines céréales comme le blé font craindre une hausse des prix sur d’autres cours. En effet, avec les possibles restrictions à l’exportation et la hausse généralisée des prix des intrants et du fret (voir infra), le prix d’autres céréales comme le riz pourrait lui aussi connaître une hausse difficilement amortissable pour les États et les ménages, en Afrique subsaharienne.

L’indice des prix de la FAO connaît déjà de nouveaux records. Ceux de 2008 ont déjà été atteints en 2021 et ils ont explosé depuis l’invasion russe en Ukraine. Entre 2019 et le mois de mars 2022, le prix des céréales au niveau mondial a augmenté de 48 %, ceux du gasoil de 85 % et ceux des intrants de 35 %. En Afrique subsaharienne, les effets de ces hausses des prix ne sont pas les mêmes, en fonction des capacités locales de production, de la structure des économies (pétrolière/gazière ou non), de la taille des marchés, de l’importance des produits céréaliers dans la consommation quotidienne, en particulier dans les villes, et des niveaux de dépendance aux importations.

Le prix d’un grand nombre de produits alimentaires de base est en hausse en Afrique subsaharienne, c’est le cas de la farine de blé, du sucre, de l’huile ou encore des pommes de terre. Les villes sont les premières touchées, ce qui poussent les organisations internationales et certains gouvernements à parler de possibles pénuries, voire de crises alimentaires ravivant le spectre d’instabilités politiques et de mouvements sociaux contre la vie chère. Il faut insister sur le fait que la guerre en Ukraine et la hausse des prix des matières premières agricoles sont un facteur cumulatif d’insécurité alimentaire en Afrique. Elle n’est pas la raison unique des vulnérabilités agricoles ou alimentaires que connaissent certains pays africains aujourd’hui. Les conséquences économiques de la pandémie, la précarité des ménages urbains et ruraux, les impacts du changement climatique ainsi que les conflits locaux ou régionaux sont autant d’éléments qui préexistaient à la guerre en Europe de l’Est. Une réponse en terme d’offre supplémentaire provenant de l’extérieur du continent n’est donc pas une solution viable sur le long terme. D’autant plus que le nombre de personnes ne disposant pas des moyens économiques pour se nourrir (entre 800 millions et un milliard) est reparti à la hausse depuis 5 ans, bien avant que Vladimir Poutine ne lance son offensive sur l’Ukraine. À ce propos, il faut rappeler que la sécurité alimentaire est un phénomène multidimensionnel qui n’est pas uniquement lié à la quantité de produits agricoles disponibles mais aussi, voire surtout, à la capacité des individus à acheter (ou à produire) leur nourriture. L’accès à l’alimentation est donc un élément essentiel que les chocs géopolitiques, climatiques ou économiques viennent contraindre. De plus, si l’accès aux produits céréaliers est une donnée importante de la sécurité alimentaire car ils jouent un rôle crucial dans l’apport calorique quotidien, l’accès à la viande, aux fruits et légumes, aux légumineuses est tout aussi important. Le prix de ces produits est à la hausse et pourrait augmenter encore plus dans le futur, rendant leur accès encore plus difficile qu’il n’est aujourd’hui. La forte hausse des prix des céréales au niveau mondial ne doit donc pas occulter la nécessité de développer les filières et productions locales (céréales et autres), mais aussi de faciliter l’accès à ces denrées indispensables à la dimension nutritionnelle de la sécurité alimentaire.

Des souverainetés agricoles et industrielles en question

Un autre choc de disponibilité, interne au continent cette-fois, pourrait advenir dans le futur avec la hausse du prix des engrais et menacer la sécurité alimentaire. Ce facteur est intimement lié à la situation en Ukraine et en Russie puisque cette dernière est le premier exportateur mondial d’urée, le deuxième de potasse et d’ammoniac nécessaires à la production d’engrais azoté. Cette déstabilisation des marchés des engrais intervient alors que leurs prix ont déjà augmenté en 2021 en raison de la flambée des cours du gaz naturel, pénalisant la production d’ammoniac. Avec des prix des engrais multipliés par presque 2 depuis l’été 2021, les producteurs ne peuvent les acquérir et les États africains ne pourront pas augmenter les subventions qu’ils allouent aux producteurs considérant leur situation économique et financière. Même s’ils en importent moins que d’autres puissances agricoles, les conséquences sur la production locale risquent d’être significatives. En effet, en 2020, les pays d’Afrique subsaharienne ont importé 5,6 millions de tonnes de fertilisants azotés, contre 12 millions pour le Brésil ou 10 millions pour l’Inde. Le recours aux engrais organiques ou de synthèse est bien plus faible en Afrique subsaharienne qu’en Asie ou dans d’autres régions du monde, et ce malgré les engagements d’augmentation de l’utilisation des engrais pris au sein de l’Union africaine au sommet d’Abuja en 2006. L’Afrique du Sud, l’Éthiopie, le Malawi et le Kenya sont les principaux importateurs et l’Europe et le Moyen-Orient les fournisseurs les plus importants. L’Afrique subsaharienne notamment importe relativement peu d’engrais et son niveau de dépendance envers la Russie reste limité mais les capacités locales de production sont très faibles. Comme le rappelle Kako Nubukpo[4], en Afrique de l’Ouest, aucun pays ne produit d’engrais excepté le Nigeria. L’impact de la hausse des prix des intrants sera donc différencié en fonction des pays, des systèmes de production et du niveau d’utilisation des engrais. Dans certains pays les producteurs devront absorber le coût de l’augmentation des intrants, s’ils le peuvent, quand ailleurs d’autres n’auront d’autre choix que d’en acheter moins, ce qui aura des conséquences sur les rendements de certaines cultures. Un tel scénario met en cause la capacité des pays africains à être souverains sur le plan alimentaire. Alors que la dépendance aux marchés internationaux s’accroît tendanciellement (la part des importations dans la consommation est passée de 10 % en 1975 à 20 à 25 % aujourd’hui), le défi de l’augmentation de la production se pose avec une plus forte acuité, en particulier dans la perspective des changements alimentaires d’une population appelée à presque doubler à l’horizon 2050[5].

La solidarité promue par les gouvernements et au premier rang desquels celui de la France avec l’initiative (à ne pas confondre avec la Fondation du même nom !) FARM « Food and Agriculture Resilience Mission » lancée par le Président Macron peut être une solution d’urgence pour amortir les chocs, financer les solutions à la crise ou encore assurer l’approvisionnement du Programme alimentaire mondial (PAM). Cependant, demain, d’autres crises – climatiques, géopolitiques ou économiques – pourraient éclater et les systèmes alimentaires en Afrique ne seraient pas mieux préparés en dépendant toujours plus de l’extérieur. La transformation en profondeur des systèmes productifs agricoles, en Afrique ou ailleurs, demandera du temps, de la mobilisation politique et des financements. Les experts du GIEC nous ont rappelé que le temps risque de manquer[6], espérons que nous saurons en gagner en nous mobilisant largement pour construire des filières agricoles durables.

[1] Le continent importe environ 17 millions de tonnes de riz et en produit 38 (FAOStat, 2020).

[2] CNUCED, The impact on trade and development of the war in Ukraine, UNCTAD Rapid Assesment, 16 mars 2022.

[3] Pierre Janin, « L’autonomisation alimentaire de l’Afrique en perspective », dans Le Déméter 2021 – Produire et se nourrir : le défi quotidien d’un monde déboussolé, sous la direction de Sébastien Abis et Matthieu Brun, IRIS Editions, 2021.

[4] « L’enjeu est d’augmenter la production agricole en Afrique », Interview de Kako Nubukpo dans Le Monde, 1er avril 2022.

[5] Voir à ce sujet l’étude conduite par l’INRAE à la demande de FARM, Comment assurer les disponibilités alimentaires du continent africain à l’horizon 2050 ? (inrae.fr)

[6] Lire le troisième volet du 6ème rapport d’évaluation du GIEC publié le 4 avril 2022 (AR6 Climate change 2022 : Mitigation of climate change) AR6 Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change — IPCC.

3 commentaires sur “Guerre en Ukraine : les agricultures africaines ne découvrent pas les crises alimentaires

  1. A ce stade de l’analyse et de recommendations, il est vraiment besoin d’éclaircissements sur la conclusion, la definition des objectifs et les moyens à déployer. Quelles sont les politiques publiques attendues et de qui ?

    Rappel conclusion :
    “La transformation en profondeur des systèmes productifs agricoles, en Afrique ou ailleurs, demandera du temps, de la mobilisation politique et des financements”

  2. L’analyse est lucide et les propositions sont pertinentes.
    En matière de commerce international, Il faut changer la donne en limitant la spéculation sur les commodités agricoles et alimentaires et faire des co-investissements Nord-Sud et Sud-Sud dans les infrastructures de stockage des pays du Sud importateurs, comme cela avait été évoqué lors du G7 de 2008. Dans la crise actuelle, établir des contrats d’approvisionnement pluriannuels avec un plafond de prix.
    L’initiative française FARM est un premier pas, mais elle demeure floue et elle demande à être complétée par un ambitieux programme européen de soutien à la construction de systèmes alimentaires territorialisés durables en Afrique, avec le double objectif d’augmenter la production locale et de développer les zones rurales dans le cadre d’une transition socio-écologique.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.