Poulet au Sénégal : bilan d’une filière locale bien développée

Publié le 20 septembre 2022
par La Fondation FARM et la Fondation Avril
2 commentaires

Dans le cadre de l’étude réalisée sur les politiques publiques en faveur des filières agricoles en Afrique, la Fondation FARM et la Fondation Avril se sont penchées sur la filière avicole sénégalaise. En 2005, dans un contexte mondial marqué par la grippe aviaire l’État a décidé la fermeture quasi totale des importations de viande de poulet afin de stimuler les productions locales. Plus de 15 ans après, quel bilan en tirer ?

Analyse de la filière poulet au Sénégal
L’élevage de poulet, un secteur clé pour le Sénégal

Histoire d’une filière dynamique

L’aviculture est l’une des branches les plus dynamiques de l’agriculture sénégalaise. Son dynamisme tient à l’expansion, depuis quinze ans, de la production d’œufs et de poulets de chair réalisée dans des élevages intensifs ou « industriels », qui tend à prendre le pas sur la production traditionnelle, dite « familiale » ou « villageoise », pratiquée dans des basses-cours.

Un facteur majeur de ce succès a été, depuis le 24 octobre 2005, la suspension par les pouvoirs publics des importations de produits avicoles au Sénégal motivée par le risque de contamination des élevages du pays par la grippe aviaire. La mesure cible les volailles vivantes y compris les poussins d’un jour (hors poussins de reproducteurs), les viandes et découpes de volailles, ainsi que les œufs et ovoproduits destinés à la consommation. Les œufs à couver ne sont pas concernés par cette interdiction.

L’essor de la production locale

Cette mesure sanitaire est aussi officieusement une réponse à la hausse des importations de découpes de poulet et de carcasses de poule de réforme – des sous-produits des filières européennes, américaines et brésiliennes – survenue au début des années 2000. En 2004, ces importations constituaient plus du tiers de la consommation sénégalaise. La production intensive de viande de poulet a fortement augmenté depuis la fermeture des frontières, avec d’importants effets bénéfiques sur l’emploi, directs (dans les secteurs de l’élevage et de la transformation) et indirects (via notamment l’accroissement de la production d’aliments pour volailles). Le nombre total d’emplois générés par la filière avoisinait 60 000 en 2018.

Une production en forte hausse

La plupart des élevages « industriels » sénégalais sont de taille modeste (autour de 1 000 oiseaux par cycle de production de 45 jours), mais on compte également quelques grandes unités (plus de 10 000 oiseaux)[1] dotées de leur propre abattoir. Un gros intégrateur, Sedima (120 000 oiseaux), est présent à tous les stades de la filière, de l’accouvage à la transformation. Il possède sa propre usine d’aliments pour volailles et fait également produire des poulets sous contrat, en fournissant à des éleveurs les intrants (poussins et aliments) requis.

Selon les données de la FAO, la production de viande de poulet au Sénégal a pratiquement quadruplé depuis 2005 pour atteindre 114 200 tonnes en 2019. Ce tonnage inclut à la fois la production villageoise et industrielle. Cette dernière a été multipliée par huit entre 2005 et 2018, date à laquelle elle représentait, selon nos estimations, environ 80 % de la production totale de viande de poulet[2]. La quasi-totalité de la production est destinée au marché intérieur, les exportations vers les pays voisins étant marginales.

Malgré tout, l’industrie avicole sénégalaise a beaucoup souffert de la crise de la Covid-19. Les mesures d’urgence prises par le gouvernement ont permis de réduire les impacts de la crise sanitaire sur le secteur avicole. Pour autant, la fermeture des hôtels, restaurants et marchés, ainsi que l’interdiction de la circulation urbaine, ont eu des effets drastiques sur tous les segments de la filière. Selon une évaluation préliminaire, le chiffre d’affaires de la viande de volaille a diminué de 25 % environ en 2020. Plus récemment, la guerre en Ukraine qui a entraîné une hausse du prix de l’alimentation animale a aussi durement fragilisé la filière.

D’autres pays africains ont restreint les importations

Le Sénégal n’est pas le seul pays africain à protéger son secteur avicole. Le Cameroun a restreint ses importations de découpes de poulets entre 2005 et 2016. Cette mesure a favorisé le développement de la production locale qui a augmenté de moitié entre 2005 et 2019, créant des milliers d’emplois. Pareillement, depuis 2005 en Côte d’Ivoire, la mise en place d’une taxe à l’importation de 1,50 euro le kilo sur les découpes de poulets a permis à la filière avicole de prendre son envol (+83 % entre 2005 et 2019).

A contrario, les pays africains qui n’ont pas suivi la politique commerciale du Sénégal, du Cameroun ou de la Côte d’Ivoire se sont vite retrouvés submergés par la concurrence des importations à bas prix, directement ou indirectement subventionnées, venues d’Europe, des Etats-Unis et du Brésil.

Le Ghana est peut-être l’exemple le plus emblématique en Afrique de l’Ouest. La filière avicole ghanéenne, qui était l’un des secteurs clés de l’économie avant la libéralisation au début des années 2000, a perdu beaucoup de parts de marché au bénéfice du poulet surgelé en provenance de l’Union européenne, des États-Unis et du Brésil[3]. Les quantités importées ont triplé en l’espace de 15 ans, provoquant la disparition d’un grand nombre d’élevages. En 2019, elles avoisinaient 150 000 t, soit plus du double de la production du Ghana.

Une politique et ses limites

L’impact bénéfique de l’interdiction des importations sur la production de viande de poulet au Sénégal ne doit pas masquer quelques inconvénients et écueils.

Tout d’abord la dépendance aux importations de viande de poulet est, de fait, devenue une dépendance aux intrants importés induits par le développement de la filière. Il s’agit de l’alimentation animale et des œufs à couver dont les prix ont d’ailleurs fortement augmenté depuis 2005.

Ensuite, l’absence de concurrence étrangère contribue à maintenir les prix du poulet[4] à un niveau relativement élevé et n’incite pas les producteurs à améliorer la qualité[5], ce qui freine la demande et l’expansion du marché.

Enfin, bien qu’elle soit juridiquement autorisée par les traités de la CEDEAO ou de l’UEOMOA et légitime sur le plan de la protection sanitaire, cette mesure de restriction aux importations se heurte aux efforts de libéralisation des échanges au sein des communautés économiques régionales et de la Zone de libre échange continentale africaine (ZLECAF).

Mais une filière qui a de l’avenir

Même si le poulet demeure une source de protéine relativement chère, il est devenu la première viande consommée, contribuant à l’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle de la population. Selon nos estimations, la consommation individuelle de viande de poulet au Sénégal, y compris la volaille familiale, a pratiquement doublé depuis une dizaine d’années, passant de 3,6 kg par personne en 2010 à environ 7 kg en 2019[6] (à comparer aux 28,5 kg de volaille en France en 2018, dont 19,5 kg de poulet). Les fermes de reproducteurs mises en place par Sedima renforcent également l’autonomie de la filière, alors que la majorité des œufs à couver provenaient jusque-là de l’étranger (France, Brésil, Maroc…).

Ce succès est dû essentiellement à l’augmentation du revenu moyen des ménages, liée à l’émergence des classes moyennes, plus sensibles à une offre segmentée et aux labels qui se développent, et à l’urbanisation qui modifie les habitudes alimentaires. La place croissance que prend la grande distribution encourage aussi la demande de poulet, en particulier issu d’élevage de plus grande taille.

L’élevage de poulet demeure un secteur clé pour le Sénégal et les aviculteurs sont bien conscients qu’ils doivent se préparer à une réouverture des frontières, mais demandent que des mesures transitoires soient mises en œuvre pour améliorer la compétitivité de leur secteur afin de les préparer à cette échéance. Il s’agirait notamment de moderniser les abattoirs et d’aider à la construction d’infrastructures de congélation pour stocker les poulets et réguler les quantités commercialisées.

Pour en savoir plus sur le rôle des politiques publiques en faveur des filières agricoles en Afrique, téléchargez l’intégralité de notre étude.

 

[1] Ce qui reste modeste par rapport à l’élevage en Europe. La capacité moyenne d’un atelier français professionnel est de 30 000 animaux, mais 60 000 en Allemagne et 90 000 pour les britanniques (source ITAVI 2014)

[2] Selon les chiffres officiels, les effectifs de poulet industriel et familial représentaient respectivement 64 % et 36 % du nombre total de poulets au Sénégal en 2019. La part du poulet industriel dans la production de viande de poulet est encore plus élevée, en raison de la meilleure productivité des élevages intensifs.

[3] En 2003, les volailles importées étaient pour 72 % de l’UE, 24 % du Brésil et 2% des USA/CANADA Bame/MP (bameinfopol.info)

[4] En 2003, le prix au détail du poulet importé était de 1400 fcfa/kg et du poulet local était de 1900 fcfa/kg Bame/MP (bameinfopol.info) – en 2021, le prix du poulet local est de 3000 FCFA/kg environ

[5] Par exemple en segmentant l’offre avec des labels : poulet fermier, label rouge, bio, plein air …

[6] Estimation obtenue en divisant la production de viande de poulet (source : FAO) par la population du Sénégal. Il n’est pas clair si la quantité de viande de poulet est exprimée par la FAO en équivalent carcasse, en équivalent prêt-à-cuire ou dans une autre unité.

2 commentaires sur “Poulet au Sénégal : bilan d’une filière locale bien développée

  1. Bonjour bravo voilà un article encouragent. La notion de filière doit être mise en avant en Afrique. C’est en partant de l’existant que nous devons mettre en place les outils de développement. Toute mes félicitations à FARM

    1. Belle rédaction.
      Reste à signaler aue présentement ma filière connaît d’énormes difficultés à cause de la non stabilité des produits et de leur prix. Je parle de l’aliment de volaille et des produits vétérinaires. Il est fondamental joir nécessaire à nos gouvernants de venir en appui au secteur par des subvention par association.
      La politique de la souveraineté alimentaire doit passer par là
      Merci.

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