Changement climatique : l’alimentation sur la sellette

Publié le 20 juillet 2020
par Jean-Christophe Debar, directeur de FARM
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Le rapport publié le 13 juillet par la FAO et d’autres institutions internationales sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans le monde[1] se penche sur les « coûts cachés » du système alimentaire. A juste titre : la note payée par la société pour pallier les effets des affections et maladies dues à une alimentation déficiente, ainsi que les impacts négatifs des émissions de gaz à effet de serre liées à ce secteur, équivaut à 50 %, en moyenne, de la valeur de la nourriture. Malgré le fort degré d’incertitude attaché à ce chiffre, très variable selon les pays, et son incomplétude (il n’inclut pas, notamment, le coût des dommages résultant de l’érosion de la biodiversité), il est clair que dans le contexte actuel des interrogations sur la résilience des filières alimentaires et des menaces posées par le changement climatique et l’appauvrissement des écosystèmes, toute réflexion prospective se doit d’examiner les externalités, négatives comme positives, liées aux régimes alimentaires.

Concentrons-nous ici sur les émissions de gaz à effet de serre (GES). Globalement, selon un rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) cité par la FAO, la production, la transformation et la distribution de nourriture seraient responsables de 21 à 37 % de l’ensemble des GES provenant des activités humaines. Comment réduire cette empreinte environnementale ? La FAO présente des simulations fondées sur l’adoption de quatre « diètes » consistant respectivement en un régime « flexitarien », contenant des quantités faibles à modérées de produits animaux ; un régime « pescetarien », incluant des apports modérés de poisson mais pas d’autres viandes ; un régime végétarien, intégrant des quantités modérées de produits laitiers et d’œufs, sans viande ni poisson ; enfin, un régime « végan », à base uniquement de produits végétaux. Comparée au régime actuel, l’adoption de ces régimes alternatifs permettrait, en 2030, de diminuer fortement les émissions de GES liées à l’alimentation : de 41 % (pour le régime flexitarien) à 74 % (pour le régime végan) (graphique). Cette baisse serait due essentiellement à la réduction voire à l’arrêt total de la consommation de produits animaux, considérés comme étant à la source de 77 % des rejets de GES liés à l’alimentation (dont 41 % pour les viandes bovine et d’agneau et 25 % pour les produits laitiers).

Graphique : adoption of any of the four alternative healthy diet patterns could significantly reduce projected diet-related GHG emissions in 2030

La FAO se défend de prendre parti pour l’un ou l’autre des régimes alimentaires étudiés – tout en indiquant, avec quelques réserves, qu’ils vont dans le sens des recommandations des experts -, et l’on comprend bien pourquoi. A travers les résultats de ces simulations, c’est l’existence de centaines de millions d’éleveurs et la viabilité de pans entiers de l’activité économique qui sont en jeu. La publication de ces données par la principale organisation internationale compétente en matière d’alimentation fournit du reste un involontaire mais robuste appui aux industries des substituts de la viande (« steaks » végétaux, viande de laboratoire) et du lait, promises, selon leurs promoteurs, à un brillant avenir.  Mais ces résultats sont trompeurs, car comme le reconnaît le rapport, nombre de pays, tout particulièrement parmi les plus pauvres, devraient au contraire manger plus de produits animaux, et davantage de fruits et légumes, pour améliorer la santé de leur population. Pour satisfaire leurs besoins en énergie et en protéines, il leur faudra accroître, directement ou indirectement (c’est-à-dire en important des denrées), leurs émissions de GES. C’est d’ailleurs ce que suggère, en creux, une étude réalisée en France par l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’alimentation), à la demande de Pluriagri[2] : si l’Afrique subsaharienne adoptait, en 2050, une diète respectant les normes de l’Organisation mondiale de la santé, elle augmenterait sa consommation de calories alimentaires de 8 %, en moyenne, par rapport à la prolongation de son régime actuel. En Afrique de l’Ouest, la hausse serait même de 10 %.

Autre constat remarquable issu du rapport de la FAO, celui de la répartition géographique des émissions de GES liés à l’alimentation, selon le niveau de revenu des pays. Dans l’hypothèse d’un maintien des modes de consommation actuels, près de trois quarts de ces émissions, en 2030, seraient dus aux pays émergents, c’est-à-dire à « revenu intermédiaire », selon la classification de la Banque mondiale[3]. Au sein de cette catégorie, les pays de la tranche de revenu inférieure – Inde, Bangladesh, Nigeria, Sénégal… –  réaliseraient, à eux seuls, la moitié des émissions mondiales de GES liées à l’alimentation. Ceux de la tranche de revenu supérieure – Chine, Brésil, Afrique du Sud… -, un peu plus de 20 %.

Ce sont donc les pays émergents, regroupant la majeure partie de la population mondiale et ayant en général les plus forts taux de croissance économique, qui détiennent la clé de la réduction globale des émissions de gaz à effet de serre liées à la nourriture. Ils ont peu de marge de manœuvre, car le maintien de la sécurité alimentaire des populations et l’augmentation des revenus des ruraux, souvent très inférieurs à ceux des citadins, conditionnent la stabilité des gouvernements. Leurs engagements internationaux en matière de lutte contre le changement climatique sont ainsi très contraints.

Les pays à revenu élevé émettraient pour leur part, en 2030, moins de 15 % des GES associés au système alimentaire. Si une modification des habitudes alimentaires, dans ces pays, est souvent hautement souhaitable, notamment pour lutter contre l’obésité, leur efficacité pour combattre le dérèglement climatique à l’échelle de la planète est limitée.

Enfin, les pays à faible revenu – situés principalement en Afrique subsaharienne et où l’agriculture est encore une source majeure d’emplois – seraient responsables, selon la FAO, d’un peu plus de 10 % des émissions mondiales de GES liées à l’alimentation. Or ils pourraient accroître sensiblement leurs émissions dans les prochaines décennies, en produisant plus de denrées pour moins dépendre des importations, au risque d’étendre leurs surfaces cultivées au détriment des prairies et de la forêt[4].

Le rapport de la FAO souligne fort à propos la complexité de la transformation des systèmes alimentaires. Celle-ci obéit à des déterminants socio-économiques et culturels d’une force et d’une inertie telles qu’ils interdisent tout changement rapide. Pointer l’excès de consommation de viande bovine en Argentine ou de riz en Indonésie peut être justifié au regard de critères nutritionnels, mais c’est aussi toucher à l’identité de ces pays et au pacte implicite noué entre les agriculteurs et la société. Si l’alimentation offre, sur le papier, un énorme potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre, on peut craindre qu’il soit bien difficile à exprimer dans le laps de temps laissé par l’urgence climatique. Dans ces conditions, aider les agriculteurs à s’adapter aux événements extrêmes – sécheresses, inondations, tempêtes… -, dont le dérèglement climatique va accélérer l’intensité et la fréquence, devrait mobiliser au moins autant d’attention et de moyens[5].

 

[1] FAO, IFAD, UNICEF, WFP and WHO, 2020. The State of Food Security and Nutrition in the World 2020. Transforming food systems for affordable healthy diets. Rome, FAO.

[2] INRAE, 2020. Place des agricultures européennes dans le monde à l’horizon 2050. Entre enjeux climatiques et défis de la sécurité alimentaire mondiale.

[3] Selon la classification de la Banque mondiale, les pays à revenu intermédiaire ont un revenu compris (en 2019) entre 1 036 et 12 535 $ par tête. Cette catégorie se subdivise en pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure (1 036-4 045 $ par tête) et pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure (4 045-12 535 $ par tête).

[4] Voir les articles du blog de FARM, « Prospective 2050 : forte pression sur les terres en Afrique », 24 février 2020, et « L’agriculture, cause majeure de la déforestation en Afrique », 23 juin 2020.

[5] Voir McKinsey Global Institute, « How will African farmers adjust to changing patterns of precipitation? Case study”, May 2020, https://www.mckinsey.com/~/media/mckinsey/business%20functions/sustainability/our%20insights/how%20will%20african%20farmers%20adjust%20to%20changing%20patterns%20of%20precipitation/mgi-how-will-african-farmers-adjust-to-changing-patterns-of-precipitation.pdf

Un commentaire sur “Changement climatique : l’alimentation sur la sellette

  1. J’apprécie l’approche réaliste exprimée.
    J’ai une question: Quid de la réduction des gaz à effets de serre d’origine alimentaire par le développement de farine d’insectes pour la nourriture animale ?
    Ecrit le 21 juillet 2020 par : Brigitte Picandet

    Excellent article, avec des constats sur les pays en voie de développement. Ces derniers – au moins pour leur classe dirigeante- aspirent au niveau de vie et de confort des pays développés avec un idéal matérialiste jugé légitime. Sa cohorte de pollution due à nos erreurs passées se trouvent alors facilement justifiée , hélas, par esprit de revanche..
    Partout où je me suis rendu depuis un demi siècle, ce fut presque toujours le cas. A lire avec intérêt les articles du Blog FARM, voici les quelques réflexions qu’ils m’inspirent aujourd’hui: Ne serait il pas temps de reconnaitre que le principe de “se serrer la ceinture pour l’objectif de mieux se serrer les uns contre les autres” a ses limites dans un partage égalitaire sur une Terre maintenant surcolonisée au prix de la destruction inexorable de la biodiversité, ?. Qu’est ce que “manger mieux” pour les Inuits, les Massaïs et bien d’autres ? (cf. Xavier Leverve INRA, voir: http://inra-dam-front-resources-cdn.brainsonic.com/ressources/afile/237493-fa6f4-resource-resume-de-la-conclusion-de-xavier-leverve-a-la-journee-sur-les-fibres-cerealieres.html) Actuellement nous «consumons» la planète pour nos besoins effrénés en partant du principe que sa colonisation pouvait être infinie. Dans ce contexte climatique et face à un « système alimentaire » mondial en flux tendu dominé par de puissants groupes financiers internationaux et dont une part des matières premières se dispute à la bourse, l’indépendance alimentaire des états s’avère primordiale, avec la possibilité d’interdire les exportations en cas de pénurie généralisée. ( cf Grande Famine Irlandaise ) La démographie, toujours soutenue par les religions, est encore poussée par des lois natalistes et impose la surexploitation et la standardisation des processus agricoles, tout le contraire du soutien essentiel de la biodiversité. La natalité (ONU) a été et reste très élevée en Afrique notoirement (au taux de croissance du Nigéria depuis 1930 nous serions en France 400 millions aujourd’hui au bas mot), et dans plusieurs continents (Inde , SE Asie et Amérique Latine) , elle est mère de désordres majeurs sur la disponibilité alimentaire et le respect de la biodiversité. En résultent les conflits ethniques, famines, et épidémies des populations sans autre issue qu’une migration de sinistrés climatiques. Loin de l’image des transhumances nomades qui ont jalonné l’évolution d’Homo sapiens, libre de se nourrir sur une biodiversité variée et renouvelée sans cesse. Nous, Homo sapiens, nous nous tenons à la pointe de la Pyramide de la biodiversité qui disparaît sous nos pieds avec inévitablement la chaîne alimentaire qui nous nourrit à son sommet. Cette Pyramide est même en train de s’inverser avec Homo sapiens au sommet en croissance exponentielle à l’échelle biologique, reposant sur des ressources diversifiées disparaissant comme peau de chagrin, ce qui risque de nous laisser démunis au moindre cataclysme. Tout cela par l’égoïsme de nos addictions dont cette nécessité instinctive et égoïste de posséder toujours plus, et de garder la liberté ou parfois l’obligation de procréer sans scrupule et à tout prix. Or se perpétuer a t il un sens autre que notre seule satisfaction addictive, avec un aveuglement planétaire sans aucune vision solidaire pour l’avenir….de nos descendants. « Naturellement, aucun problème humain ne peut se résoudre sans une stabilisation de la population mondiale, (prévue, espérée, mais toujours reculée) : sans une gestion intelligente des ressources renouvelables, sans le retour à une économie cyclique et non à celle de la croissance, sans prêter attention aux dangers climatiques », déclarait Kofi ANNAN dès les années 2000 Secrétaire Général de l’ONU et Prix Nobel de la Paix, à l’avant-garde du combat pour la paix et la sécurité mondiales et pour la mobilisation de la communauté internationale face aux grands problèmes économiques, sociaux et environnementaux du monde. “”Nous empruntons un capital écologique aux générations à venir en sachant pertinemment que nous ne pourrons jamais le leur rembourser. Ils auront beau nous maudire d’avoir été si dépensiers, ils ne pourront jamais récupérer ce que nous leur devons. Nous agissons de la sorte parce que nous n’avons pas de comptes à rendre : les générations futures ne votent pas, elles n’ont aucun pouvoir politique ou financier, elles ne peuvent s’élever contre nos décisions. « René DUMONT Notre avenir à tous, 1988 » . Alors ne devons nous pas définir ensemble notre Destinée d’Homo sapiens sur la planète ? : « en rappelant les Conditions de notre durabilité, indissociable de toutes celles de la Vie sur Terre» Des solutions ne pourraient elles pas être appliquées sans attendre l’exigence et la misère brutale des populations en panique, devant les menaces de famine ou hélas les guerres et les catastrophes naturelles. Adapter l’enseignement des Lumières est une source de réflexion: 1) L’idée du bien commun doit s’imposer contre l’individualisme possessif, avec une évolution nécessaire du droit : «Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la Nature. » 2) Retrouver Le lien avec l’environnement par des lois évitant toute dégradation de l’environnement et nous libérant de la pression de la démographie : (généraliser mondialement les allocations familiales en en inversant la proportionnalité! Pour promouvoir la qualité des individus et non la quantité ) 2) Admettre le principe de décroissance, non pas du progrès mais de la surconsommation, en conflit également avec la liberté personnelle et le néolibéralisme économique, source sans fin de l’esclavage moderne. 3) La réorganisation d’une gouvernance mondiale pour mieux gérer les interactions avec le milieu et déterminer collectivement des modes de vie dans un système plus respectueux. « Agis de telle sorte que tu traites l’Humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours comme une Fin, et jamais simplement comme un Moyen. » 4) Reconnaître les droits de la Nature, c’est retrouver une vie plus simple et préserver les applications du progrès, et garder raison pour définir en corolaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 , quels éléments en vue de sa proclamation, devrait comporter: la «Déclaration Universelle des Devoirs de l’Humanité et de sa Finalité », dans une dignité respectueuse d’elle même et de son environnement. 5) Instaurer à l’ONU un ratio qui mesure objectivement et à long terme la projection indispensable du “bénéfice économique ET humain”, de notre « Développement » Bénéfice de croissance = crois. Économique / crois. Démographique. Nous somme nés sur cette planète Terre, nous y vivons, nous mourrons là aussi. Nous sommes condamnés à vivre ensemble avec les éléments de la Nature . « Le Futur n’est jamais écrit à l’avance, pour personne, votre Futur sera exactement ce que vous en ferez alors faites qu’il soit beau !… » ( « Retour vers le futur 3 ». Scène finale…) Ainsi sera – t – il du Monde, lpeupier@gmail.com
    Ecrit le 31 juillet 2020 par : Loïc PEUPIER lpeupier@gmail.com

    1-L’humanité et la planète doivent au moins à la Chine d’avoir limité sa démographie.
    2-Nos sociétés de développement et d’individuation, nos Etats et nos Organisations internationales sont inconséquents et hypocrites en ne soumettant pas les droits et systèmes d’échanges et aides à des clauses, seuils et ratios démographiques qui en contrôlent l’efficience. 3-c’est une dimension essentielle de la promotion des femmes.
    Ecrit le 13 août 2020 par : jm bouquery

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