Aires alimentaires métropolisées : une solution pour l’Afrique ?

Publié le 22 août 2022
par Pierre Jacquemot, Administrateur du Groupe Initiatives, ancien ambassadeur et universitaire
8 commentaires

Comment mener une politique de souveraineté alimentaire efficace dans un contexte de fort développement des villes africaines ? La guerre en Ukraine et la pandémie de Covid-19 ont reposé la question des dépendances agricoles aux importations pour certains produits clés (céréales, légumineuses, intrants) et aggravé l’insécurité alimentaire. Une solution émerge, celle des « aires alimentaires métropolisées ». Densifiées, elles permettraient de constituer des chaînes d’approvisionnement locales et régionales.

La frontière campagne-ville se brouille

La frontière campagne-ville se brouille

L’Afrique des campagnes a profondément changé durant les dernières décennies. L’extension des villes et le développement progressif des bourgs ruraux ont modifié l’armature spatiale dans de nombreuses régions. Dans la basse vallée du Nil, sur le littoral de Tanger à Casablanca, dans la conurbation sud-africaine du Gauteng, dans le golfe de Guinée centré sur le sud-est du Nigeria et  prolongé le long de la côte ouest-africaine, dans la partie nord de la région des Grands Lacs, dans le corridor Nairobi-Kampala, dans les hautes terres éthiopiennes ou dans les noyaux de fort peuplement de la bande soudanienne, la grande majorité des populations rurales vit à moins de 50 km d’une ville d’au moins 50 000 habitants[1].

En 2020, Africapolis a identifié 7 670 centres urbains de plus de 10 000 habitants dans 50 pays[2]. On observe autour de ces agglomérations, la constitution d’un chapelet de petites villes intermédiaires construit sur d’anciens noyaux villageois devenus de micro-centres urbains. Routes et marchés, mais aussi infrastructures d’électricité et d’eau, établissements scolaires et structures de santé favorisent la « rurbanisation » de ces espaces. Près des trois quarts de la population africaine vivent ainsi à l’interface entre zones rurales et zones urbaines.  On est donc loin de la représentation dualiste parfois dominante. Les catégories « urbain » et « rural » n’offrent qu’une image imprécise — voire fausse — des évolutions en cours. Elles ne rendent pas compte de l’importance de l’urbanisation intermédiaire et des fonctions économiques qu’elle assure.

Certes, les campagnes isolées existent encore. Mais la radio et la téléphonie mobile stimulent l’accès à l’information et le besoin de mobilité. Pour nombre de ruraux, ce besoin finit par brouiller les limites des espaces. Le réseau routier structure le peuplement et stimule les transhumances de personnes qui vivent tantôt en ville tantôt au village, au gré des saisons ou de la période de la vie. De plus, alors que nombre de villageois s’urbanisent, les écosystèmes des villes perpétuent certaines des activités rurales antérieures

L’agriculture africaine guidée par l’essor des villes

Selon la FAO, l’économie alimentaire en Afrique devrait atteindre en valeur 1 000 milliards de dollars à l’horizon 2030. Pour comprendre comment la demande, principalement tirée par une croissance des villes de 4,5% chaque année, sera couverte, il faut écarter l’idée selon laquelle les villes africaines sont déconnectées des circuits d’approvisionnement en produits du terroir. S’il est exact que pour certains aliments essentiels, comme le blé, le riz, le sucre, le lait en poudre ou certaines huiles, l’extraversion reste un sujet de préoccupation des États, la très grande majorité des denrées consommées en ville proviennent des exploitations locales et régionales[3].

Selon une étude conjointe de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement, les dépenses alimentaires de Niamey, Abidjan et Rabat en produits importés sur le marché international ne dépassent pas 8 % de la consommation alimentaire, avec certes de fortes variations selon les revenus et les classes d’âge[4]. La ville et ses périphéries nourrissent la ville. À Dar es Salam, c’est 90 % de la demande en légumes qui est assurée par l’agriculture périurbaine. À Kampala, c’est 70 % de la demande en viandes de volaille et œufs qui est satisfaite par l’agriculture en étroite proximité de la ville. A Kinshasa on compte dix mille maraîchers dont les deux tiers pratiquent le maraîchage occasionnel pour arrondir leurs fins de mois. L’agglomération de plus de 10 millions d’habitants compte 400 marchés, avec environ un million de commerçants. Les opportunités commerciales qu’offrent les marchés urbains incitent à une croissance de l’investissement dans l’agroalimentaire par de nouveaux agri-entrepreneurs. Toutes les activités – transport, stockage, transformation, distribution – sont dynamiques dans les zones rurales voisines des villes en croissance. Au Sénégal, la production de fruits et légumes a crû de 140 % entre 2000 et 2020. La région littorale de Dakar assure ainsi la majorité de cette production. La même tendance est observée dans l’espace proche de la majorité des villes d’Afrique.

La croissance urbaine est un moteur de la transformation des systèmes de production agroalimentaire. Certes, le riz et le blé occupent encore une place prépondérante dans l’alimentation des citadins, mais dans la restauration de rue, qui fait vivre cinquante mille femmes à Dakar et plus de cent mille à Abidjan, des plats à base de produits locaux parviennent à conquérir une place au titre du « manger local » : fonio et teff (céréales dite secondaires), taro-cocoyam et macabo (à base de tubercules), alloco (plantain), atiéké (manioc), pâte à ngalakh (dessert à base de mil et d’arachide), jus de fruits locaux, confiture de bissap ou de mangues…

Un modèle de valorisation des ressources endogènes

L’imbrication croissante des villes et des campagnes produit de nouvelles formes de territorialités. Autour de toutes les grandes agglomérations africaines, côtières comme intérieures, se forment des « aires agroalimentaires métropolisées » englobant à la fois des villes, des bourgs secondaires, des villages et des campagnes qui présentent un degré élevé d’intégration. Les dynamiques de ces écosystèmes permettent la valorisation des ressources alimentaires endogènes. Leur organisation obéit à une logique géographique de répartition des activités suivant le modèle de Johan Heinrich von Thünen, un hobereau allemand basé à Mecklenburgh, qui a effectué́ des observations sur ses propres terres avant de publier un ouvrage en 1826, proposant une modélisation originale de la géographie économique[5].

Actualisé dans le contexte africain, le modèle donne une organisation intelligente. Le vivrier marchand irrigue le cœur des villes, avec autour de celles-ci, du maraîchage, des cultures fruitières et de l’élevage avicole et laitier et, plus loin, des espaces consacrés aux céréales (riz, maïs, sorgho, blé mais plus rarement), aux tubercules (manioc, gombo, aubergine…) et aux légumineuses (niébé, arachide, pois d’Angole…) et aux légumes supportant le stockage et le transport. Les filières d’élevage périurbaines d’espèces à cycle court (volailles, ovins, caprins, porcins) tout comme la pisciculture paysanne trouvent également des marchés tirés par une demande urbaine en protéines animales.

L’affectation du sol agricole s’effectue selon des couronnes concentriques plus ou moins régulières, allant du cœur de la ville vers ses périphéries éloignées. Par analogie avec le modèle von Thünen, les cultures les plus rentables et impliquant des coûts de transports élevés par unité produite sont installées au plus proche du marché urbain. Leur productivité couvre une rente foncière élevée. En revanche, les productions ayant un faible coût d’acheminement, mais qui sont les moins rentables seront dans des cercles plus éloignés. En un point distant, l’augmentation des coûts de transport peut devenir telle que la rentabilité nette d’un produit devient rédhibitoire.

Le modèle von Thünen revisité
Le modèle von Thünen revisité

La longueur des chaînes de valeur augmente à mesure que les villes grandissent. On retrouve ici le concept de la fondation RUAF (Global Partnership on Sustainable Urban Agriculture and Food Systems) et de la FAO de City-Region Food System (CRFS) qui met l’emphase sur le développement spatial de systèmes alimentaires intégrés et résilients.

Les analyses de la réorientation des politiques agricoles impliquent que les États s’inscrivent dans une perspective de long terme pour rendre les systèmes alimentaires durables et résilients. La démarche qui met en avant l’écosystème territorial présente de multiples avantages. Elle permet d’identifier les zones présentant le meilleur gain comparatif pour des cultures particulières, d’identifier les modes d’organisation des filières agricoles à privilégier, de coller au mieux aux préférences des consommateurs urbains, de raisonner en termes de services écosystémiques, enfin de modéliser les impacts positifs sur la sécurité alimentaire et la nutrition. Elle peut constituer une première approximation pour l’élaboration de politiques et de programmes visant à promouvoir la souveraineté alimentaire, indispensable pour s’extraire des crises récurrentes[6]. Reste, à l’évidence, à tenir compte de chaque contexte, avec ses spécificités et ses complexités que le modèle ne peut pas parfaitement appréhender.

 

[1] Bruno Losch, « L’Afrique des villes a besoin de l’Afrique des champs », Demeter, 2014., p.109.

[2] Source, OCDE/CSAO, Dynamiques de l’urbanisation africaine 2020 : Africapolis, une nouvelle géographie urbaine, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, OCDE, 2020,

[3] Sirdey N., Bricas N. et Dia Camara A., « Les systèmes alimentaires en Afrique subsaharienne : caractérisation et spécificités », Grain de sel, n° 81, la revue d’Inter-Réseaux développement rural, 2021.

[4] Balineau G., Bauer A., Kessler K. et Madariaga N., Les systèmes agroalimentaires en Afrique. Repenser le rôle des marchés, Coll. « L’Afrique en développement », coédition de l’Agence française de développement et de la Banque mondiale, Paris, Washington D C, 2020.

[5] Von Thünen J-H, Recherches sur l’influence que le prix des grains, la richesse du sol et les impôts exercent sur les systèmes de culture (traduit de l’allemand), Paris, Guillaumet et Cie, 1851.

[6] Nous développons cette approche dans notre livre. P. Jacquemot, Souverainetés agricole et alimentaire en Afrique, la reconquête, L’Harmattan, 2021.

8 commentaires sur “Aires alimentaires métropolisées : une solution pour l’Afrique ?

  1. Immense merci, là-bas, comme ici, les humains entreprennent et le monde change plus vite – et souvent mieux – que nos idées.

  2. La description spatiale de l’écosystème objet de cet article n’est pas une perspective. C’est une réalité qui est le produit d’une longue histoire d’adaptation et de développement de stratégies paysannes. Dans la perspective d’un accompagnement efficace de ces stratégies commerciales, il faut une véritable rupture de paradigme; c’est à dire METTRE LES ACTEURS au coeur des processus de transformation. L’approche spatiale et les technologies ne doivent surtout pas être “l’objet de développement” mais des éléments de contexte. A mon avis, il faut surtout partir des acteurs pour analyser leurs stratégies, leurs forces, contraintes, possibilités, etc. Sans appuis significatifs, ces acteurs sont déjà comptables d’au moins 65% de l’offre alimentaire et 80% de la transformation des produits agricoles. Comment consolider ces acquis significatifs? Comment faire en sorte que ce potentiel soit porteurs d’emplois pour les femmes et les jeunes? Comment faire en sorte que ce potentiel soit un point d’appui pour la souveraineté alimentaire?

  3. Félicitations pour les résultats de vos recherches et analyses.
    Ces résultats doivent être vulgarisés afin de permettre aux décideurs politiques de nos pays africains de prendre conscience et de développer des stratégies pour préserver nos espaces agricoles d’élevage..
    Si nous occupons tous nos espaces, nous ne pourrons plus produire. Et si nous ne produisons pas, nous allons importés. Et si nous n’arrivons pas à importer, nous allons subir la famine avec ses corollaires. La guerre russo-ukrainienne nous a permis de prendre conscience que nous ne devons pas compter aveuglément sur les produits d’autrui. Mais nous devons compter sur nous mêmes d’abord. Afin de garantir notre sécurité alimentaire et nutritionnelle.
    Aujourd’hui, la vie est chère en Afrique parce que le blé et le riz nous proviennent aussi de l’Ukraine et autres.
    C’est interpellateur..et nous devons préserver notre environnement en l’adaptant aux nouvelles techniques et technologies de production agricoles et d’élevage.

    TINDANO Frédéric, Burkina Faso, communicant, chargé de projet, et présentement en fonction de Directeur de la communication au ministère de l’agriculture et de l’élevage.

  4. L’article rappelle le taux de croissance de la démographie urbaine en Afrique sub-saharienne. Il est de l’ordre de 4,5% par an aujourd’hui. Il sera encore de 3% en 2050. Ce même taux est stable en Europe à 0,2%. La réalité des villes africaines n’a rien à voir avec nos référentiels. À titre d’exemple, en ce moment, Abidjan accueille 170 000 nouveaux habitants par an. Et la croissance des villes secondaires est sans précédent. Avec une habitation “à plat”, sans aucune planification maitrisée, je ne pense pas que le modèle de Von Thünen fonctionne. En clair, il est essentiel que les collectivités locales s’emparent de la question de l’alimentation de leur territoire, et mettent en oeuvre des politiques qui protègent le foncier agricole et naturel, pour l’alimentation des villes et pour les services écosystémiques que ces sols perméables et végétalisés apportent face aux dérèglements climatiques (inondations, pics de températures) et aux pollutions. En parallèle, ces mêmes collectivités doivent penser comment soutenir des chaines de valeur locales, comment améliorer l’accès à des aliments sains et nutritifs dans tous les quartiers et comment valoriser l’énorme stock de NPK qui se concentrent dans les déchets organiques de nos villes. Il convient en effet d’associer à ces politiques les acteurs locaux, forces d’initiatives et de solutions, tout en adoptant une lecture systémique du territoire qui permettent de décloisonner les secteurs (urbanisme, alimentation, éducation, mobilité, transport, commerce, assainissement, …) et les territoires (communes, métropoles, régions, pays).

  5. Article très intéressant mettant en valeur une nouvelle échelle géographique, plus fine, de gestion des questions agricoles et alimentaires.
    Pour en savoir plus sur le modèle de von Thünen lui-même on peut se reporter à l’Encyclopédie développée par l’Académie d’agriculture de France : voir :”Agricultures périurbaines : vers une résurrection du modèle de von Thünen?” dans “Question sur… 10.02.Q09.

  6. J’ai aimé cet article car il évoque un pan de ma recherche de thèse sur le sujet : l’évolution des zones rurales à la périphérie d’une ville secondaire de la Côte d’Ivoire.

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