Synthèse du webinaire "Soutiens publics et financements agricoles en Afrique : quels leviers pour accompagner les transitions ?"

Publié le 9 July 2026
par Abdoul Fattath Tapsoba (FARM Foundation)
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Le webinaire organisé le 30 juin 2026 par la Fondation FARM, AKADEMIYA2063 et ATLAS a montré que la transformation des systèmes agroalimentaires dépend autant de la qualité, de l’orientation et du suivi des investissements que de leur volume. Les analyses ont mis en évidence trois leviers structurants : mieux cibler les soutiens publics, investir plus efficacement grâce à des outils d’aide à la décision, et mobiliser davantage de financements privés, notamment via la finance mixte. L’Agenda de Kampala offre, dans cette perspective, un cadre stratégique pour relier engagements continentaux, budgets nationaux et projets bancables.


Séquence 1 : mesurer pour mieux orienter : ce que révèle l’Observatoire mondial des soutiens publics

Abdoul Fattath TAPSOBA, responsable de projets à la Fondation FARM, le 30 juin 2026.

Créé en 2018, l’Observatoire mondial des soutiens publics à l’agriculture a été conçu comme un outil d’aide à la décision, afin de rendre les soutiens publics plus lisibles, comparables et mobilisables dans le débat sur les politiques agricoles. Il couvre aujourd’hui 93 pays, représentant plus de 90 % de la valeur de la production agricole mondiale et permet de cartographier, comparer et décomposer les soutiens, désormais jusqu’à des profils-pays contextualisés.

Plusieurs enseignements ont été partagés par Abdoul Fattath Tapsoba, coordinateur de l’Observatoire :

– à l’échelle mondiale, une forte concentration des soutiens : sur les trois dernières années disponibles, les soutiens publics dépassent 542 milliards de dollars, dont près de 90 % sont concentrés dans quatre grandes régions : Asie de l’Est, Amérique du Nord, Asie du Sud et Europe de l’Ouest. Rapporté à la valeur de la production agricole, le soutien mondial représente environ 14 %, mais l’effort relatif varie fortement selon les régions, avec un niveau d’environ 8 % en Afrique subsaharienne.

Une composition spécifique des soutiens en Afrique subsaharienne où ils sont très majoritairement orientés vers les services collectifs, qui représentent plus de 80 % des dépenses. Ces services structurant (irrigation, stockage, recherche, infrastructures, etc.) sont essentiels, mais une part importante relève aussi du développement rural au sens large, sans être toujours directement ciblée sur l’investissement agricole.

Un effort public qui interroge. L’indice d’orientation agricole de la FAO, qui rapporte la part de l’agriculture dans les dépenses publiques à son poids dans le PIB, recule dans plusieurs pays entre les périodes Maputo et Malabo. Ce recul apparaît préoccupant, alors même que l’agriculture demeure centrale pour l’emploi, la sécurité alimentaire et les transitions économiques et environnementales.

Une vulnérabilité liée à l’aide extérieure : dans de nombreux pays, l’aide publique au développement continue de financer une part significative des budgets agricoles. Cette dépendance rend les politiques agricoles plus vulnérables dans un contexte de contraction de l’aide internationale.

Cette première séquence pose une question centrale : quels soutiens préserver, réorienter ou compléter pour financer durablement les transitions agricoles et alimentaires ?


Séquence 2 : de la mesure à l’action : comment cibler les investissements les plus structurants ?

Mahamadou TANKARI, directeur adjoint, responsable de l’Unité modélisation politique chez AKADEMIYA2063, le 30 juin 2026.

La présentation d’AKADEMIYA2063 a replacé les enjeux de financement agricole dans l’évolution des engagements continentaux, de Maputo à Malabo, puis à Kampala. Alors que Maputo mettait l’accent sur l’augmentation des investissements agricoles, Malabo a élargi l’agenda à des dimensions comme la nutrition, l’inclusion et la résilience. Avec Kampala, l’ambition porte désormais sur la transformation des systèmes agricoles et alimentaires, en intégrant l’agro-industrialisation, l’emploi, la résilience et la gouvernance.

Dans un contexte où les besoins d’investissement augmentent tandis que les ressources publiques restent limitées, de nombreux pays demeurant sous le seuil des 10 % de dépenses publiques, l’enjeu n’est plus seulement d’investir davantage, mais d’investir plus efficacement.

Trois priorités ont été mises en avant :

Mieux cibler les investissements : identifier les combinaisons de secteurs et d’instruments (production, agro-industrie, nutrition, recherche, irrigation, infrastructures, conseil agricole) les plus à même de produire des impacts selon les objectifs poursuivis de croissance, d’emploi, de réduction de la pauvreté, de sécurité alimentaire ou de résilience.

S’appuyer sur des outils d’aide à la décision : mobiliser des analyses diagnostiques et des outils de simulation pour éclairer les choix d’investissement. Des exemples ont été présentés, notamment au Togo sur les effets des dépenses publiques sur la réduction de la pauvreté, ainsi que des outils interactifs déjà déployés dans plusieurs pays, dont le Kenya.

Renforcer la cohérence des politiques : mieux articuler les interventions entre secteurs afin d’éviter les contradictions et de maximiser les synergies. Un outil de diagnostic de la cohérence des politiques des systèmes alimentaires, développé avec des partenaires, permet ainsi d’évaluer les mécanismes de coordination et les interactions entre politiques publiques.

Cette séquence montre que l’Agenda de Kampala marque un changement d’échelle, avec le passage d’une logique centrée sur l’agriculture à une approche élargie aux systèmes agricoles et alimentaires. Elle souligne également la nécessité de mieux investir, en s’appuyant sur des décisions fondées sur des données probantes et des outils d’aide à la décision. Enfin, la cohérence des politiques apparaît comme une condition transversale de l’impact.


Séquence 3 : des financements en progression, mais un déficit structurel persistant et des chocs conjoncturels majeurs

Augustin GRANDGEORGE, responsable des initiatives développement au Forum de Paris sur la Paix / ATLAS, le 30 juin 2026.

La présentation d’ATLAS s’est appuyée sur la deuxième édition du Baromètre des financements agricoles, qui agrège les données disponibles sur les financements publics, privés et philanthropiques afin d’éclairer les décisions d’investissement dans les systèmes agroalimentaires africains.

Depuis 2019, l’investissement total dans les systèmes agroalimentaires africains est passé d’environ 41 à 48 milliards de dollars, soit une croissance plus rapide que dans les autres secteurs du continent. À ce rythme, ils pourraient atteindre 58 milliards de dollars en 2030, un niveau toutefois très inférieur aux besoins estimés entre 100 et 200 milliards de dollars par an. Ces flux ne représentent qu’environ 3 % de l’investissement total sur le continent, contre 10 à 12 % en Asie du Sud ou en Inde.

Trois principaux enseignements ressortent :

Une forte concentration géographique : les dix premiers pays bénéficiaires concentrent environ 60 % des investissements, et jusqu’à 75 % des financements privés. L’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest captent l’essentiel des flux, tandis que l’Afrique centrale et l’Afrique australe restent moins financées.

Un recul préoccupant de l’investissement privé : celui-ci est passé d’environ 23 à 22 milliards de dollars depuis 2019, ce qui constitue l’un des signaux les plus préoccupants du baromètre.

Trois chocs majeurs sur les perspectives de financement : la baisse de l’aide publique au développement, estimée à environ 18 % au niveau mondial entre 2024 et 2027 ; la crise des intrants, liée notamment à la dépendance aux engrais importés et à l’évolution des prix de l’énergie ; et la montée des risques climatiques, alors que l’agriculture ne capte encore qu’une part limitée des financements dédiés à l’adaptation.

Cette séquence souligne que, malgré une progression des financements agricoles, leur niveau, leur répartition et leur résilience restent insuffisants face aux besoins de transformation des systèmes agroalimentaires.


Table ronde | Soutiens publics, finance mixte et plans nationaux : une combinaison indispensable pour transformer les systèmes agricoles

Regard du Sénégal : arbitrer sous contrainte, préserver les investissements structurants

Omar NDIAYE, chef de la division des productions vivrières à la direction de l’Agriculture du ministère de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage du Sénégal, le 30 juin 2026.

Dans un contexte budgétaire fortement contraint, le cas du Sénégal a mis en évidence les difficultés d’anticipation auxquelles sont confrontés les pouvoirs publics, notamment en raison d’une visibilité parfois tardive sur les ressources disponibles pour préparer les campagnes agricoles. Cette contrainte tend à privilégier les dépenses immédiates, en particulier les intrants, au détriment d’investissements plus structurants comme le stockage, la maîtrise de l’eau[MB2] [AT3] , la mécanisation, la digitalisation ou l’encadrement agricole.

Les échanges ont également souligné l’importance d’un meilleur ciblage des soutiens publics. Des ressources dispersées limitent leur impact sur la productivité et la transformation des filières. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir ou d’accroître l’effort public, mais de mieux l’orienter vers les producteurs prioritaires, les zones à fort potentiel, les chaînes de valeur stratégiques et les besoins d’adaptation climatique.

Sur la finance mixte, l’exemple sénégalais invite à privilégier des instruments simples, lisibles et démonstratifs, adossés à des chaînes de valeur prioritaires, comme le maïs, ou à des dispositifs collectifs tels que les coopératives agricoles communautaires. L’objectif étant de faciliter l’accès au financement et de réduire les défaillances de marché, sans pour autant faire de l’État un substitut au secteur privé ni un garant systématique des risques.


Regard finance mixte : réduire le risque pour mobiliser le capital privé

Basil KANDAYA, associé senior chez Convergence Blending Global Finance, le 30 juin 2026.

La finance mixte pour l’agriculture repose principalement sur des instruments de rehaussement de crédit (garanties, couvertures de premières pertes, incitations à l’origination) apportés à des conditions concessionnelles par des États ou des bailleurs afin de débloquer le capital privé, principalement bancaire.

Ces mécanismes réduisent la perception du risque, avec des taux de non-remboursement faibles (souvent de 5 à 10 %) et des taux de recouvrement élevés (jusqu’à 80 %). Plusieurs exemples ont été cités : Aceli Africa (Afrique de l’Est), ABI Finance (Ouganda), RDF (Ghana), Pass Trust (Tanzanie), ainsi que des agences publiques comme GIRSAL (Ghana) and NIRSAL (Nigeria). L’assistance technique aux banques est d’ailleurs déterminante pour concevoir des produits adaptés à la saisonnalité et aux cycles de trésorerie agricoles.

Pour mieux atteindre les petits producteurs, les institutions de microfinance, les coopératives et les fintechs peuvent également jouer un rôle important, notamment à travers le scoring de crédit alternatif ou le micro-leasing d’actifs productifs. Des véhicules comme  AdOpes (micro-leasing d’actifs productifs) and Emata (fintech agricole climato-intelligente en Ouganda) soutenus par Convergence, illustrent ces approches. Enfin, un « strategic blended finance framework » en six piliers offre aux gouvernements un guide pour intégrer la finance mixte dans leurs stratégies de mobilisation du capital privé.


Comprendre les mécanismes de finance mixte 

Pour les lecteurs moins familiers du jargon financier

  • Finance mixte (blended finance) : combinaison de fonds publics ou philanthropiques, apportés à des conditions avantageuses (« concessionnelles »), et de capitaux privés, afin de rendre finançables des projets que le privé jugerait autrement trop risqués ou peu rentables, ici l’agriculture.
  • Rehaussement de crédit (credit enhancement) : ensemble d’outils qui améliorent le profil de risque d’un prêt pour donner confiance au prêteur privé et le décider à financer un secteur qu’il évite habituellement.
  • Garantie : un tiers (État ou bailleur) s’engage à rembourser tout ou partie du prêt si l’emprunteur fait défaut. Le risque de perte de la banque diminue, donc sa réticence à prêter aussi.
  • Couverture de premières pertes (first-loss cover) : un fonds public ou philanthropique absorbe les toutes premières pertes d’un portefeuille de prêts avant que la banque ne soit touchée. La banque n’est exposée qu’au-delà d’un certain seuil.
  • Incitation à l’origination (origination incentive) : somme versée à la banque pour la récompenser chaque fois qu’elle accorde un nouveau prêt à la cible visée (par exemple une PME agroalimentaire). « Origination » = l’acte de créer un prêt (trouver l’emprunteur, monter et décaisser le dossier). L’incitation agit en amont, pour déclencher la décision de prêter, là où garantie et couverture de premières pertes agissent en aval, pour protéger le prêteur en cas de défaut.
  • Assistance technique : appui (formation, conseil) aux banques pour concevoir des produits adaptés à la saisonnalité et aux cycles de trésorerie agricoles.

Regard continental : de Maputo à Kampala : vers des plateformes nationales d’investissement

Hamady DIOP, ancien coordinateur du processus post-Malabo du PDDAA, de la Commission de l’Union africaine, le 30 juin 2026.

De Maputo à Kampala, l’agenda du PDDAA a progressivement structuré les politiques agricoles africaines autour d’objectifs communs, d’abord centrés sur la production, la productivité et l’engagement des États à consacrer 10 % de leurs dépenses publiques à l’agriculture. Il a surtout permis de renforcer la planification agricole à travers les plans nationaux et régionaux d’investissement, avec plusieurs pays ayant réussi à mobiliser des financements et à engager leur mise en œuvre.

Un enseignements clé est que les plans ne produisent des effets que lorsqu’ils sont effectivement arrimés aux budgets nationaux. C’est sur ce point que l’Agenda de Kampala introduit une avancée importante : au-delà de la déclaration politique, il s’accompagne d’un plan d’action et d’outils de mise en œuvre destinés à faciliter l’opérationnalisation des engagements.

Cette nouvelle étape renforce l’accent mis sur la coordination multisectorielle, adaptée aux réalités de chaque pays, les études analytiques, la priorisation de quelques projets bancables et le renforcement de la redevabilité comme outil d’amélioration des politiques publiques. Dans cette perspective, l’engagement des 10 % de dépenses publiques doit être envisagé comme un levier catalytique pour mobiliser davantage de financements privés, concessionnels et climatiques.

Hamady Diop a également souligné l’importance de mieux prendre en compte les financements privés informels, encore largement sous-estimés dans les statistiques, ainsi que les tensions entre libéralisation des échanges, notamment dans le cadre de la ZLECAf, et protection des petits producteurs. L’exemple du Mali a été cité comme une illustration de l’importance d’un arbitrage politique fort pour faire avancer les priorités agricoles.


Conclusion : transformer les engagements en investissements crédibles : le défi central des transitions agricoles

En clôture, plusieurs enseignements ont été mis en avant. Le premier est que le défi ne réside pas seulement dans le volume des ressources mobilisées, mais dans la capacité à transformer les priorités agricoles en investissements crédibles, exécutables et suivis dans le temps. L’exemple du Rwanda a été cité pour souligner l’importance d’une coordination interministérielle forte dans la mise en œuvre des politiques agricoles.

L’Agenda de Kampala apparaît, dans cette perspective, comme une opportunité pour faire des plans agricoles de véritables plateformes nationales d’investissement, capables de mobiliser des financements publics, privés, climatiques et concessionnels (exemple du guide d’investissement et du dispositif GIRSAL au Ghana). Il invite également à reconnaître les systèmes agroalimentaires comme un moteur de développement économique, au-delà de la seule production agricole (exemple de l’Éthiopie).

Enfin, la redevabilité ne consiste pas uniquement à mesurer les résultats, mais aussi à les utiliser pour ajuster les politiques publiques (exemple de la revue de la politique agricole de la CEDEAO). Le succès de Kampala dépendra ainsi de la capacité collective à transformer les engagements en investissements de qualité, produisant des effets tangibles pour les producteurs, les entreprises agroalimentaires et les consommateurs africains.


Messages clés à retenir

  • Au-delà du volume, la qualité, l’orientation et le suivi des investissements déterminent la transformation des systèmes agroalimentaires africains.
  • L’Agenda de Kampala ouvre une fenêtre pour relier engagements continentaux, budgets nationaux et financements privés.
  • Sous forte contrainte, les soutiens publics doivent être mieux ciblés vers les biens publics et les leviers de résilience.
  • Données fiables, projets bancables et coordination institutionnelle sont les préalables de la finance mixte.
  • Les 10 % de dépenses publiques deviennent une ressource catalytique pour mobiliser 100 milliards de dollars de financements privés d’ici 2035.
Matthieu BRUN, directeur scientifique de la Fondation FARM, le 30 juin 2026.

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