Rethinking crop protection: acting collectively for life
La 15th conférence internationale de la Fondation FARM, tenue le 17 février 2026 à la Cité internationale universitaire de Paris, a créé un espace de dialogue essentiel dans un contexte agricole mondial profondément polarisé
Le message central est clair : la protection des cultures entre dans une phase de transformation nécessaire et profonde, ne pouvant plus reposer sur la seule utilisation de produits phytosanitaires de synthèse. Elle doit s’inscrire dans une approche systémique et collective. Loin d’être une simple substitution technique, elle exige une véritable reconception des agroécosystèmes, où l’innovation technologique s’allie aux savoirs de terrain.
La conférence souligne aussi que le risque de cette transition ne doit pas peser uniquement sur les agriculteurs mais nécessite une responsabilité partagée sur l’ensemble des chaînes de valeurs et des filières ainsi que des politiques publiques et des consommateurs.
Les échanges de la journée révèlent trois enseignements structurants qui dépassent le simple compte rendu et éclairent les enjeux de fond :
- Un système en transition mais verrouillé. Les alternatives existent, mais les modèles économiques, les normes, les intérêts et les outils institutionnels rendent la transformation difficile et coûteuse.
- Des conditions de réussite clairement identifiées. Tous convergent sur la nécessité d’une responsabilité réellement partagée, d’innovations techniques et sociales, et d’un accompagnement massif pour sécuriser les producteurs.
- Des leviers politiques et économiques encore incohérents. Les ambitions publiques sont fortes, mais les instruments fiscaux, réglementaires et commerciaux créent des tensions, voire des contradictions, qui freinent la transition.
Les débats ont également mis en lumière des tensions (entre compétitivité des filières et effets pervers des réglementations), des contradictions (des politiques publiques qui encouragent et freinent à la fois), et surtout un point aveugle majeur : l’agroécologie augmente l’incertitude et la charge de travail, mais le risque n’est pas rémunéré, ce qui rend la transition structurellement injuste.
Ces constats renforcent la nécessité pour la Fondation FARM de poursuivre son rôle de médiateur, producteur de preuves et acteur de cohérence, afin d’aider à construire les conditions d’un partage équitable du risque et d’une transformation réellement durable des systèmes de protection des cultures.
Une transition devenue incontournable mais structurellement risquée

L’ouverture de cette conférence a immédiatement ancré le débat dans une dimension à la fois technique et sociétale. Pascal Lheureux, président de la Fondation FARM, a souligné la polarisation des positions actuelles. Selon lui, la protection des cultures est au cœur de débats mondiaux où « la méfiance à l’égard de la science progresse ». Il précise ainsi l’ambition de la Fondation de « favoriser l’échange et le débat pour faciliter et valoriser l’intelligence collective afin de construire le monde de demain ». Pour Pascal Lheureux, la transformation des pratiques est devenue une nécessité impérieuse car les systèmes actuels montrent leurs limites. Il a rappelé que si les produits phytosanitaires ont permis des gains de productivité historiques, « aujourd’hui il faut faire mieux et plus vite. Ces systèmes montrent leurs limites parfois en termes de santé humaine, animale et végétale mais aussi en termes de durabilité économique pour les agriculteurs et aussi pour la société ».
Annie Genevard, ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, est allé dans le sens du président de la Fondation rappelant que le défi est de taille. « Promouvoir des modèles agricoles capables d’être à la fois productifs, durables et résilients » alors que les maladies et ravageurs causent près de 40 % de pertes de récoltes mondiales. Elle a salué les travaux de la Fondation FARM et du CIRAD, notamment l’initiative PRETAG, qui documente les transitions vers des systèmes plus sobres en pesticides.
Matthieu Brun, directeur scientifique de la Fondation FARM, a apporté un éclairage complémentaire en insistant sur l’interconnexion des agricultures mondiales. Il réfute l’idée que la protection durable soit un luxe des pays du Nord : « Le sujet qu’on traite aujourd’hui ne relève pas d’un caprice de gens du nord qui viendraient expliquer aux suds comment faire ». Il rappelle d’ailleurs que les ravageurs ne connaissent pas de frontières et que le réchauffement climatique accélère leur expansion vers l’Europe.
Pour Matthieu Brun, l’équation démographique, particulièrement en Afrique qui devra nourrir 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, impose d’intensifier la production mais de le faire « durablement, c’est-à-dire sans déforestation, en limitant le changement d’usage des sols, sans nuire aux écosystèmes et en protégeant la santé ». Son intervention a scellé le leitmotiv of the day: « il n’y a pas d’agriculture durable sans protection des cultures et il n’y a pas de protection durable des cultures sans action collective ».
Repenser les systèmes pour une protection intégrée et territoriale

Christian Huyghe, président du Conseil scientifique de la Fondation FARM, met en lumière un point central : le système actuel n’est pas seulement technique, il est institutionnellement verrouillé. La transition ne se heurte pas à un manque d’alternatives, mais à un équilibre d’intérêts qui rend tout changement coûteux. Il propose de miser sur la prophylaxie active, " une clé d’entrée des systèmes de demain ». Cela passe notamment par la diversification des successions culturales.
Christian Huyghe évoque également les ruptures technologiques récentes comme le microbiote végétal et l’édition du génome, qui ne suffiront toutefois pas si les systèmes ne changent pas. Il précise l’usage futur des pesticides : « il faut les garder, il faut les utiliser en dernier recours. (…) En les utilisant ainsi, on préserve leur efficacité » soulignant que la question n’est pas l’abolition mais la réorganisation de leur place dans les systèmes agricoles.
Une contradiction centrale : l’agroécologie augmente l’incertitude mais cette incertitude n’est pas rémunérée
Décio Karam, chercheur à l’EMBRAPA au Brésil, illustre les prémices de transition dans son pays. Il décrit des systèmes de culture en rotation et l’usage systématique de plantes de couverture pour supprimer les herbicides. Autant d’efforts qui reposent sur une recherche intense et une adaptation aux cycles rapides des ravageurs tropicaux. Le chercheur a noté une évolution majeure, " aujourd’hui, 15 à 20 % de l’épandage est biologique et non chimique ». Ces transformations sont liées à des impératifs règlementaires, la législation au Brésil imposant désormais de réduire les pesticides au profit de méthodes alternatives plus durables. Elles tiennent aussi à la prise de conscience des agriculteurs qui, comme le dit l’expert brésilien, : « mobilisent d’autres alternatives puisque qu’ils sont également des consommateurs ».
L’illustration concrète de ces principes a été portée par le cas de la banane, fruit le plus consommé dans le monde. Éric Avom coordinateur du Programme national de développement des cultures fruitières au Cameroun et Sylvain Dépigny agronome au CIRAD, spécialiste du bananier plantain, ont présenté un outil développé dans le pays, la mallette pédagogique FABA (Formation agricole pour la banane plantain en Afrique) utilisée dans le pays. Elle permet aux producteurs de bananes plantains d’accéder à des connaissances sur l’effeuillage régulier ou la fertilisation organique pour produire sans pesticides.
Denis Loeillet, chercheur au CIRAD et spécialiste de la banane dessert, a complété cette analyse en évoquant les avancées obtenues en Colombie ou aux Antilles, où l’usage de pesticides a été réduit de manière drastique. Cependant, il a surtout dénoncé une contradiction majeure qu’il nomme la « tartufferie de la chaîne de valeur ». Selon lui, l’agroécologie remet de l’humain dans les champs, elle exige davantage de travail, d’attention et de technicité. Elle accroît aussi l’incertitude de résultat. Or, ni cette charge supplémentaire, ni ce risque accru ne sont aujourd’hui rémunérés. Pour lui, « il n’y aura pas de transition sans accompagnement, sans responsabilité partagée (…) et sans vision holistique des transformations à conduire ».
Une demande claire : organiser le partage du risque

Cette deuxième séquence, modérée par Bruno Faure, journaliste économie à RFI, a montré que les producteurs ne réfutent pas le changement, ils refusent toutefois d’en être les seuls financeurs et de porter seul le risque technique et économique.
Cet échange intitulé : « comment accompagner pour partager le risque dans la protection des cultures » s’ouvre sur une présentation du consortium ECOFFEE, exemple de collaboration entre acteurs privés concurrents. Clément Rigal, secrétaire exécutif d’ECOFFE, confirme que des solutions existent mais que « les barrières sont principalement financières, logistiques », tandis que Roger Solano, caféiculteur au Costa Rica et membre du consortium ECOFFEE, prône une production « durable dans le temps et compétitive sur les marchés internationaux ».
Bruno Faure interroge les leviers pour que cette transition « agisse sur les pratiques, sur l’organisation des marchés et sur les modèles économiques ».
La santé est le premier moteur. Véronique Dansou, formatrice de formateurs dans le réseau Formation agricole et rurale en Afrique (FAR), explique que les producteurs, souffrant des effets des pesticides, cherchent des solutions locales : « Si on s’adresse à leur vécu, ils comprennent vite ». Pour l’ONG Agronome et vétérinaire sans frontières (AVSF), Bertrand Mathieu insiste sur « la diversité des alternatives agroécologiques existantes », complété par Mamadou Lamarana Diallo qui observe que les producteurs « prennent conscience de ces dangers et adoptent les modes d’application les meilleurs ».
Le second moteur est économique. La transition a un coût brutal. Pierre Monteux, directeur de l’Union des groupements de producteurs de bananes de Guadeloupe et Martinique (UGPBAN) illustre ce fossé : le désherbage mécanique coûte « 4 500 € [par hectare] contre 900 € » pour le chimique questionnant de fait le rôle du progrès technique et de la technologie et concluant que selon lui, « L’agriculture de demain sera technologique ou elle ne sera pas ». Ahmed Abou Zahra, Responsable du portefeuille cultures Afrique et Moyen‑Orient à BASF, va dans le sens de Pierre Monteux et a insisté sur le fait que la durabilité passera notamment par le développement de solutions numériques et technologiques pour optimiser les traitements.
Marc Debets, directeur d’ApexAgri, rappelle le rôle prépondérant des entreprises de l’aval, et propose de recourir à l’agriculture contractuelle pour partager le risque afin qu’il ne soit pas porté que par le producteur mais aussi par l’industriel.
Politiques publiques, entre carotte et bâton

La troisième séquence a interrogé le rôle des cadres réglementaires et des soutiens publics. Thibaut Soyez, responsable de projet à la Fondation FARM, a posé la question de l’équilibre entre incitation et contrainte. Absa Mbodj, responsable de projet chez ENDA Pronat au Sénégal, a présenté l’action de la DyTAES, une plateforme multi acteurs qui milite pour une transition agroécologique territoriale. Elle a alerté sur les effets pervers des réglementations internationales : si les pesticides interdits au Nord ne sont plus utilisés par les exportateurs privés pour rester conformes aux marchés, ils pénètrent malgré tout le marché informel local, mettant en danger les exploitations familiales. Elle a noté que « lorsqu’il y a des pesticides interdits, il y a une plus forte pénétration par un marché (…) illicite au niveau de nos pays ».
Édouard Lehmann, Directeur du département R&D du COLEAD, a décrit la complexité croissante des réglementations européennes. Il a souligné que la boîte à outils technique des agriculteurs dans les pays du Sud se vide plus vite qu’elle ne se remplit, avec 32 substances retirées pour seulement 8 nouvelles approuvées entre 2022 et 2024. Il a également pointé du doigt la multiplication des standards privés de la grande distribution qui rajoutent une couche de complexité sans forcément offrir de surprix aux producteurs.
Ludovic Temple, chercheur au CIRAD, a apporté une analyse critique sur l’orientation des soutiens publics à l’agriculture. Il a dénoncé une « opacité structurelle » où les aides aux pesticides sont souvent diluées sous le terme générique d’intrants. Il a révélé que les prix des pesticides ont chuté de 40 % en valeur réelle depuis les années 90 en raison de politiques fiscales favorables (suppression de la TVA, réduction des droits de douane). Son plaidoyer est radical : « rétablissons une fiscalité défavorable au pesticide de synthèse pour créer une passerelle avec (…) les besoins de financement de l’agroécologie ». Il suggère d’investir ces ressources dans des infrastructures comme l’épidémiosurveillance ou la révision des programmes d’enseignement professionnels et de conseil.
Gérard De La Paix Bayiha a quant à lui, mis en lumière les « coûts cachés » de l’usage intensif des pesticides au Cameroun. L’étude du chercheur révèle que l’exonération de TVA sur les pesticides coûte environ 15 milliards de francs CFA par an au gouvernement, des fonds qui, selon lui, pourraient être réalloués au développement agricole. Il souligne la difficulté de chiffrer les impacts sanitaires mais insiste sur la nécessité d’une approche One Health pour réintégrer la santé des plantes dans le débat public. Christian Huyghe est d’ailleurs allé dans le même sens en rappelant que la santé des plantes doit être considérée comme un « bien commun », nécessitant de penser collectivement mais aussi d’agir individuellement.
Sarah Brunel, représentant la Convention internationale pour la protection des végétaux (CIPV) à la FAO, a plaidé pour un « multilatéralisme harmonieux ». Elle a expliqué que la CIPV aide les États à s’approprier leur législation phytosanitaire pour que celle-ci ne soit pas subie mais devienne un levier d’accès au marché mondial. Elle a cité l’exemple de la solution ePhyto, un certificat digital qui réduit la fraude et les coûts, libérant ainsi des marges pour financer la transition. Elle ajoute qu’il n’y a pas à favoriser l’incitation plutôt que la règlementation ou inversement, les deux sont complémentaires. Thibaut Soyez résume : « Donc d’un côté la loi pour protéger, de l’autre côté l’accès au marché pour inciter ». Sarah Brunel confirme et poursuit : « La carotte ce serait le bénéfice du commerce international par l’accès au marché et les dividendes qui augmenteraient par l’action du producteur et de toute la chaîne de production par un mécanisme naturel d’accès au marché. » Kaoutar Tachfine, des Domaines Agricoles du Maroc, a d’ailleurs rappelé que l’entreprise productrice de fruits et légumes transforme le durcissement réglementaire européen en une forme d’opportunité pour innover. Si cela pousse la structure à anticiper et trouver des solutions, elle a souligné que sans « carotte » économique ou budgétaire et accompagnement public, la compétitivité des filières est menacée.
Un enjeu démocratique : restaurer la confiance dans la science

En conclusion de cette journée, Michel Eddi, vice-président de la Fondation FARM, a rappelé que la pression sanitaire va continuer d’augmenter avec le changement climatique et qu’il est important de maintenir le cap de la réduction de l’usage des produits phytopharmaceutiques. Il a réaffirmé la place centrale de la science : « la confiance dans la science, (…) est absolument indispensable. C’est cette confiance qui nous conduit à distinguer effectivement ce que sont les opinions et ce que sont les faits ».
Michel Eddi a insisté sur le fait que les pratiques agroécologiques ne sont pas de simples alternatives techniques mais une reconception globale visant à utiliser les services écosystémiques. Il a appelé à repenser les politiques publiques pour favoriser les interactions entre politiques agricoles et alimentaires, afin de garantir un « juste prix » aux producteurs. Il a également soutenu l’idée de politiques territoriales pour gérer la santé des plantes comme un bien commun.
Le Vice-président a conclu sur une note d’espoir, invitant à quitter le terrain du conflit idéologique pour celui du pragmatisme et de l’écoute. Il a réaffirmé l’ambition de FARM : « offrir des lieux où les conditions de ce débat public nécessaire, fait de respect et d’écoute, soient pleinement réunies ».
Messages clés à retenir
- Au-delà du volume, la qualité, l’orientation et le suivi des investissements déterminent la transformation des systèmes agroalimentaires africains.
- L’Agenda de Kampala ouvre une fenêtre pour relier engagements continentaux, budgets nationaux et financements privés.
- Sous forte contrainte, les soutiens publics doivent être mieux ciblés vers les biens publics et les leviers de résilience.
- Données fiables, projets bancables et coordination institutionnelle sont les préalables de la finance mixte.
- Les 10 % de dépenses publiques deviennent une ressource catalytique pour mobiliser 100 milliards de dollars de financements privés d’ici 2035.

